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 Clairière

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10

 

espace à l’abandon

déchiré de toutes parts

 

propice aux passages furtifs

aux menaces sans visage

terriblement ouvert

aux javelots de l’orage

au crépitement du soleil

 

aux yeux aveugles de la nuit

 

11

 

quelques rares abeilles

mesurent l’étendue

 

leur feu minuscule

approfondit l’azur

 

immobilise le mouvement

des heures

 

fixe entre chaque fleur

l’écart de deux étoiles

 

12

 

la clairière est soudaine

aussi vaine qu’une rose

 

elle se terre à l’écart

loin de nos carrefours

 

seules s’y reposent

les nuances du jour

 

insouciante elle sème

son pollen au hasard

 

elle ne garde jamais

souvenir de ses graines

 

et s’abandonne à cet unique jour

 

13

 

les arbres la contournent

les ruisseaux la dédaignent

 

mais elle aimante sans le savoir

le frisson des racines

 

la sève qui suinte aux lèvres

des branches brisées

 

les lézards sur l’écorce

le mutisme des mares

 

toute la forêt tremble

de sa simplicité

 

14

 

quand le silence est mutisme

il couve l’odeur du crime

 

il étouffe les cris les râles

du jeune corps saccagé

 

alors dans le cercle immonde

prolifèrent les fourmis

 

sur l’enfant saignée à blanc

mort et vie s’entre-dévorent

 

et les pas rouges s’enfoncent

dans la muraille d’écorce

 

s’égoutte une chevelure

dans les herbes et les fleurs

 

tabernacle de la honte          clairière

 

15

 

mais n’est-elle pas victime

de son délaissement

enceinte du désir

du féroce désir

livrée à la solitude

à l’horreur charmante

 

elle ne sait pas faire

au mensonge sa part

le lieu du sacrifice

est toujours ouvert

n’a pas demandé à boire

le sang innocent

 

16

 

quand s’y arrête le voyageur

il lui semble que la clairière

se resserre comme un cœur

 

l’espace se fait intime

l’enveloppe et lui fait fête

le recueille sur lui-même

 

nul n’a bâti cette demeure

l’abrité n’y habite pas

l’ombre de ses murs est lumière

 

la migration est longue

de la naissance à la mort

c’est ici que le cœur se pose

 

un instant un seul instant

ce passage immobile et pur

le temps que respire une rose

 

17

 

on peut y bâtir sa maison

dans l’odeur des feuilles

et des choses passées

 

adossée contre les chênes

elle sort à demi de l’ombre

qui garde ses souvenirs

 

mais la clairière est son amie

le rayon de son regard

sa limpide haleine

 

ce n’est point la nuit des arbres

qui protège la maison

c’est la clairière pareille

 

au sommeil de notre enfance

 

18

 

dans les forêts de Carélie

aux lointains du lac Onéga

quand l’aube bleue hors de la nuit

affine lentement la brume

parmi les bouleaux infinis

où se perdent les cris d’ oiseaux

on peut voir des isbas chétives

dont chacune ouvre sur son seuil

un espace de solitude

 

au bout de la jungle malaise

entre Kuala et Penang

s’étendent à perte de vue

les tronc grêles des hévéas

sur un tapis d’aiguilles lisses

où des cases sur pilotis

laissent filtrer de loin en loin

dans la transparence de l’ombre

quelques flaques de silence

 

mais nul n’ose jamais bâtir

au milieu de la clairière

 

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Clairière,

Editions Desclée de Brouwer,1974   

Du même auteur : 

Le (26/11/2014)

Clairière (1 – 9) (26/11/2015)

L’aube (26/11/2016)

Le point du jour (26/11/2017

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