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Clairière

 

19

au centre exact de la clairière

une fois par millions d’années

la lumière toute se condense

 dans l’étincelle d’un papillon

 

20

si proche du promeneur

de l’exil rêvant

familière autant qu’une image

 

à demi effacée

 

elle demeure toujours

à ciel ouvert à ciel offert

à peine enveloppée

par le lin du jour

 

lieu de la surprise et dépliement

presque invisible en sa douceur

c’est là que l’errant avec stupeur

découvre sur une pierre

le graal plein de sang

 

dissimulé dans la lumière

 

21

l’étranger retrouve ici

sa patrie précaire

 

mon frère est l’étranger

 

mais l’abri lui-même a besoin

d’être protégé

 

et l’accueillante reste blottie

 

comment celui qui a faim

peut-il alors être nourri

 

par la dormeuse dépouillée.

 

22

la forêt fume     il a plu

sur l’empire des puissants

et les branches ne rampent plus

à l’assaut du château de nuit

 

car la forêt se retire

disparaît en elle-même

se fond dans le ciel

qui vient baiser la terre

 

jamais plus sensible

que dans la clairière

où son ombre se révèle

lumière de la lumière

 

c’est alors qu’elle est dévoilée

faite pour se taire et dormir

que l’orage transforme en soupir

la mer des feuilles en sérénité

 

23

lentement tourne le pré

autour d’une mésange

 

cette terre à peine foulée

a pris la couleur du hasard

 

l’herbe orpheline se mélange

aux fleurs privées de regard

 

trop fragile est la brise

pour les désaveugler

 

mais la menace est illusion

quand la confiance elle-même

 

a oublié son nom

 

24

comme on frappe un gong

pour créer des ondes

 

quelle main frappe ici

sur le gong du silence

 

25

les amants s’y creusent un lit

dans le bleu de l’herbe et du jour

 

leur dévoilement se mêle

à l’odeur amère du temps

 

plaisir tendresse recouverts

par la poussière du soleil

 

une épaule végétale

brille un instant dans la mêlée

 

l’éclat des yeux la gorge ronde

le ruisseau des flancs qui fuient

 

tout ce que le paradis

a conservé au fond du monde

 

26

 à force d’être immobile

le ciel tremble de silence

 

un fil de la vierge ondule

entre deux rais de soleil

 

invisiblement défilent

les souvenirs les semences

 

nul ne trouble le sommeil

de celle qu’un seul incante

 

si les papillons modulent

c’est la clairière qui chante

 

à force d’être immobile

l’air s’enchante de silence

 

27

l’ombre d’une hirondelle

suffit pour mesurer

la distance qui sépare

la clairière de la forêt

mais la distance est l’envers

confidence chuchotée

à l’orée du ciel

 

en son cœur est enfantée

la lumière des saisons

dont les arbres font leurs feuilles

à la rumeur immense

pendant que tourne le monde

et que les lointains se fondent

dans sa tendre proximité

 

28

nul horizon ici     hors

la muraille des arbres

qui sans fin s’entrebâille

pour le marcheur de l’ombre

éclat ou nappe diffuse

à peine un reflet de reflet

sur le miroir du souvenir

qui aspire le vagabond

toujours oublieux de

la clairière entr’aperçue

pendant que la forêt s’ouvre

vient à lui et se retire

pour qu’au bord de la nuit

une éclaircie enfin dévoile

dans un lac d’herbe et de lune

la fraîcheur de l’origine

et qu’à nouveau la forêt

soit à l’envers de l’horizon

 

Clairière,

Editions Desclée de Brouwer,1974   

 

Du même auteur : 

Le (26/11/2014)

Clairière (1 – 9) (26/11/2015)

L’aube (26/11/2016)

Le point du jour (26/11/2017)

Clairière (10 – 18 (26/11/2018)

Clairière (29 - 37) (26/11/2020)