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Clairière

 

31

la pluie raye le miroir glauque

dilue le temps

où bougent les formes et les ombres

 

tous les chemins disparaissent

de la forêt au centre de l’âme

 

le ciel noir en cascades

précipite l’absence

 

l’abîme     de toutes parts     luit

 

les troncs empruntent leur matière

à cette nuit où la pluie

est plus obscure que la neige

 

quels sont ces arbres  qui brûlent

derrière la pluie de la mort

ces hautes flammes silencieuses

au bord d’une autre nuit

 

32

bienheureux les arbres qui cachent

la forêt

 

derrière leur voile sombre

elle respire et sourit

 

la profondeur tissée de feuilles

pour elle-même murmure

à l’abri de ses paupières

 

murmure pour celui qui passe

parmi les masques d’écorce

respirant l’odeur de celle

qu’il ne verra jamais

 

seule demeure la toile radieuse

des troncs des rayons des feuillages

traversée de pépiements et d’eaux vives

 

bienheureux les arbres qui cachent

la forêt

 

33

entre chaque arbre chaque taillis

se dessine le mouvement

d’une fuite

 

pour seul vestige

une courbe de l’air une odeur nue

le souvenir à peine d’une épaule

l’éclair d’une hanche pure

 

milliers de froissements de passages perdus

appels de tous ces pas précipités

parmi le rire des feuilles

 

domaine des sources des pervenches

habitacle doré

où le chant du loriot est toujours

sur l’autre versant

de notre âme     éclatant     séparé

 

dans la clairière la nuit venue

sur une tombe abandonnée

une lanterne blanche

 

34

les sentiers sont familiers

de la profondeur     attirent

hors de lui le voyageur

dont les pas abandonnés

perdent jusqu’au souvenir

d’un chemin fait pour errer

à l’envers de l’avenir

avançant toujours plus loin

à l’intérieur de l’énigme

 

ils serpentent sans savoir

sur les traces effacées

des forêts de la mémoire

pour que le désir lui-même

perde l’odeur de sa piste

et que seul à la clairière

parvienne     parmi l’éclat

des arcs-en-ciel de feuillage

qui cherche en ne cherchant pas

 

35

l’ombre verte sent la résine

les rais brisés du soleil

craquent sous nos pas

 

dans la nuit d’or des pins

on entend la mer au-dessus des cimes

 

nul chemin ne nous entraîne

la forêt est le chemin

qui chante

 

la mer est loin

inaccessible

jusqu’au dernier jour

 

mais l’on sent

à la douceur des troncs

qui s’espacent lentement

que proche est l’apparition

 

36

celui qui entre dans la forêt

n’en pourra plus sortir

prisonnier de ses brumes

de ses lacs de ses feuilles sans fin

 

il a trouvé son univers

il n’en voudra plus sortir

 

son âme prendra l’odeur

des écorces des troncs amers

des creux d’eaux où macèrent les mousses

pourrissantes

 

les sentiers infimes

naissent soudain entre les trembles

          ou les érables

 

se croisent un instant

puis s’en vont au fil de l’ombre

se fondre un jour sous la terre

 

mais le bruit des feuillages brassés

pat la brise     imite le silence

 

dans la clairière il semble venir

de l’intérieur de l’âme     et nous parle

d’une autre forêt

 

ailleurs

37

la lumière les ombres les odeurs

tout est vert

 

même le ciel à travers

le vitrail des branches

a pris la teinte des grands fonds de mer

 

l’âme rumine

cette pâte végétale

couleur de soleil mûrissant

le vert profond qui lui révèle

la saveur de l’or

 

les taillis se font de plus en plus

inextricables

l’air glauque et griffu

agrippe les mains déchire

les visages les regards

brûlés par un masque de sueur

 

il faut marcher     traverser

les hautes flammes vertes

 

la nuit débouche toujours sur la clairière

d’où monte une haleine si obscure si fraîche

 

que du parfum de la forêt il ne reste

qu’un souvenir

 

c’est alors qu’on entend

le silence des sources

 

38

un soleil plus léger

qu’une poussière d’eau

baigne de sa buée

l’air odorant

l’espace en herbe

 

pollen issu du cœur du monde

haleine des apparences

mélange du ciel et de la brise

dans la gorge des sources

lumière

 

avec art elle se change en silence

ne laissant derrière elle

que son ombre vermeille

 

où disparaissent les atomes

où commencent les regards

qui reconnaissent leur enfance

et leur transparent avenir

 

39

tant de sentiers

un seul passage

 

plus mince que le fil du feu

le tranchant de la brise

 

fluide est la forêt

où se perdre

dans la nasse des feuillages

 

endormante

mortelle

aussi fraîche que nos rêves

 

ouvertes de toutes parts

veinée par mille pistes

pensées        douleurs

entrecroisées

 

tant de sentiers

un seul passage

 

ni par l’air

ni par l’eau

 

par le feu peut-être

 

mais souterrain

 

40

le feu obscur

l’œil noir de la flamme

brille en chaque point

du temps

où s’origine l’âme des  pierres

la braise des corps mortels

 

le feu obscur

passe et demeure

passe en sa pointe

entraîne l’écorce et la chair et les feuilles

jusqu’aux regards

jusqu’au minuit de la lumière

mais sans perdre

ses racines

 

celui qui trouve ses racines

trouvera la clairière

 

 

Clairière,

Editions Desclée de Brouwer,1974   

 

Du même auteur : 

Le (26/11/2014)

Clairière (1 – 15) (26/11/2015)

L’aube (26/11/2016)

Le point du jour (26/11/2017)

Clairière (16 – 30) (26/11/2018)

Clairière (41 - 48) (26/11/2020)

Clairière (49 - 55) (26/11/2021)

Clairière (56 - 64) (26/11/2022)