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Le fleuve gelé

 

Ô fleuve, tes eaux se sont-elles

enfoncées dans la terre de telle sorte

que tu as cessé de murmurer ?

 

Ou bien as-tu vieilli et ton initiative

affaiblie t’a fait renoncer

à poursuivre ton chemin ?

 

Hier encore tu chantais d’une voix douce,

frayant ton trajet d’allégresse

parmi les vergers et les fleurs.

 

Tu récitais la vaste chanson du monde

captée à la source des traditions

qu’ont léguées les siècles successifs.

 

Hier encore tu allais bravement

ton chemin, sans craindre

les obstacles sur ta route.

 

Et voilà qu’aujourd’hui est tombée sur toi

cette tranquillité que le temps verse

au creux des sépulcres profonds.

 

Hier encore, lorsque je venais

te trouver les yeux pleins de larmes,

tu me consolais, me tenais compagnie.

 

Et aujourd’hui que je t’approche

en riant, c’est toi

qui me fais pleurer.

 

Hier encore, lorsque tu m’entendais

soupirer et me plaindre,

livré à ma souffrance,

 

tu pleurais. Et voici maintenant

que je pleure, moi, tout seul,

et que tu ne pleures pas avec moi.

 

Que t’est-il arrivé,

toi qui avais cette habitude, au matin,

de toujours fredonner une chanson ?

 

Est-ce ma tristesse qui t’a gelé,

est-ce d’avoir entendu mes lamentations

et mes gémissements ?

 

Que t’est-il arrivé,

toi qui avais cette habitude, au soir,

de nous réciter ton poème ?

 

Est-ce que des malheurs t’ont frappé

à l’improviste, comme moi, de telle sorte

que la douleur t’a rendu muet ?

 

Que signifient ces linceuls,

ces chaînes

faites de glace,

 

est-ce la main du Froid intense

qui te les a imposées, soucieuse

de te soumettre, de t’avilir ?

 

Voici que les saules, autour de toi,

n’ont plus de feuilles,

n’ont plus leur beauté !

 

Chaque fois que le vent du nord

passe sur eux, ils ploient,

accablés de tristesse.

 

Au-dessus de toi les peupliers

se lamentent, dressant haut

leurs branches.

 

Les chardonnerets n’y ont plus

leurs libres ébats, qu’accompagnaient hier

cent ritournelles.

 

Des bandes de corbeaux

vers eux s’abattent

à travers l’air vide.

 

On dirait qu’ils pleurent

un instant de ta vie,

un temps qui a passé...

 

Ainsi, l’éloge funèbre dispensé

par tes amis à l’aube, au crépuscule,

célèbre-t-il l’ensevelissement

de ton corps pur et lui fait-il escorte

vers la demeure de la durée sans fin.

 

Cependant l’hiver finira bien

par s’éloigner et les jours

du printemps reviendront.

 

Et ils se mettront à défaire

sur ton corps

les liens qui l’entravent,

ces chaînes forgées

par la main du Givre.

 

Et ta vague limpide

libérée, dévidera  son écheveau

en direction des océans,

 

enceintre des secrets

de la durée, énivrée

de la lumière du jour retrouvé !

 

Oui, tu souriras de nouveau

quand la brise viendra caresser

ton visage si pur !

 

De nouveau se baigneront

dans tes eaux

les étoiles de la nuit sombre.

 

Et la lune en son plein

fera couler sur toi, du haut

de son ciel, un rideau d’argent.

 

Et le soleil déposera

son manteau de fleurs

sur deux épaules nues.

 

Et les peupliers oublieront

ce qu’ils ont supporté

de malheurs et d’épreuves !

 

De nouveau, ils prendront

une attitude fière et se balanceront,

leurs branches reverdies !

 

De nouveau, les jours d’adolescence

reviendront au vieux saule, et sa tête

oubliera les blancs cheveux de l’âge.

 

Alors le chardonneret dans ses branches

reprendras son gazouillis, successeur paradoxal

du noir corbeau...

 

 Traduit de l’arabe par René R. Khawam

in, « La poésie arabe des origines à nos jours »

Editions Phébus, 1995