788a_Jules_Supervielle_1_

 

Trois poèmes de l’enfance

 

L’ENFANT ET LES ESCALIERS

 

Toi que j’entends courir dans les escaliers de la maison

Et qui me caches ton visage et même le reste du corps,

Lorsque je me montre à la rampe,

N’es-tu pas mon enfance qui fréquente les lieux de ma préférence,

Toi qui t’éloignes difficilement de ton ancien locataire.

Je te devine à ta façon pour ainsi dire invisible

De rôder autour de moi lorsque nul ne nous regarde

Et de t’enfuir comme quelqu’un qu’on ne doit pas voir avec un autre.

Fort bien, je ne dirai pas que j’ai pu te reconnaître,

Mais garde aussi notre secret, rumeur cent fois familière

De petits pas anciens dans les escaliers d’à présent.

 

 

L’ENFANT ET LA RIVIERE

 

De sa rive l’enfance

Nous regarde couler :

« Quelle est cette rivière

Où mes pieds sont mouillés,

Ces barques agrandies,

Ces reflets dévoilés,

Cette confusion

Où je me reconnais,

Quelle est cette façon

D’être et d’avoir été ? »

 

Et moi qui ne peux pas répondre

Je me fais songe pour passer aux pieds d’une ombre.

 

*

 

La charrette qui vient du fond de ton enfance

Comment peut-elle encore gémir en avançant,

Elle qui dort si mal au creux de la mémoire

Ne devrait pas ainsi affronter le présent.

Mais tourne-toi plutôt vers cette grande glace,

Affronte ce visage issu de maintenant,

Ou bien combien de fois faudra-t-il te redire

Que le reste n’est plus que mort et souvenir,

Et que, seul, ton regard qui ne peut se rider

Sait venir de très loin pour aboutir si près

Qu’il te donne le vertige des précipices,

Et tu baisses les yeux par crainte de tomber.

 

La Fable du monde

Editions Gallimard, 1938

Du même auteur :

 L’Allée (12/11/2014)   

Hommage à la vie (12/11/2015)

Le forçat (12/11/2016)

Nocturne en plein jour (12/11/2017)

Prière à l’inconnu (11/11/2018)