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Nocturne

A Jean Ballard.

 

 

Ecoutez, il y a quelque part un oiseau qui chante,

Un oiseau inconnu comme l’espoir dans ces régions, de pauvres plumes sans

     nom

D’où ruisselle une voix, un peu de sang quelque part

Et un chant. Est-ce un arbre, cette ombre dans le coin ?

Voyez-vous ces lumières là-bas, un peu plus loin, ces éclats

D’un cristal écrasé, ou est-ce seulement vos yeux qui tremblent là,

A cause de ce jour noir sans doute,

De cette porte soudain fermée et dont on ne voit qu’un côté,

L’autre ayant bousculé dans l’absence

Comme un pan de ce mur qui était une vie

Si tendre et si friable que le vent dans son rire en dispersa les heures,

Ce grand vent bleu partout qui ne sait pas se taire

Et court dans les jardins comme une folle obscène,

Les doigts gantés de gris et les dents en avant.

Surtout ne criez pas et marchez doucement

Comme je vous vois dans mes rêves marcher

Sans sortir des paroles que je n’ai jamais dites

Mais dont le sens vous cerne comme un cercle de craie

Où parfois vous dansez et parfois vous pleurez.

Est-ce la pluie qui tombe ? Cette ombre était un arbre,

Un cyprès plein de nuit, mais le ciel en tournant l’a fondu,

C’est la nuit qui vous parle et l’oiseau sûrement est bien loin.

Vous l’aviez pris peut-être pour un rossignol triste.

Ce que vous entendez, c’est le grand vent tout nu

Glissant sous votre peau ses vertèbres disjointes.

Elles craquent, voilà, vous n’êtes plus personne.

En reculant, au moins, n’allez pas écraser cette fleur

Qui depuis bien longtemps vous suit toujours au bord du vide,

Une violette, je crois, plus sucrée que vos lèvres,

Et retomber tuée dans mon rêve à jamais,

A jamais mon rêve inachevable

Où ne vous retient rien puisque je suis l’oubli.

 

Poèmes

Editions Seghers, 1964