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Bach en automne

 

I

Les juifs ce soir, sous les tilleuls, près des remparts, en prenant soin

De ne pas dépasser la lieue sabbatique, promènent leurs chapeaux noirs.

Frères d’Elie et de Naboth, la paix soit avec vous !

Dernier des jours anciens, samedi s’étire au soleil qui s’éloigne.

C’est le jour où la terre, même sous la herse d’octobre, se souvient

D’avoir porté, dedans son ventre saturé de sucres funèbres,

                    Le Corps du Fils de l’Homme.

 

Dans l’église à grandes eaux les femmes frottent les dalles. Tout à l’heure

Elles rentreront balayer devant leur porte et rempliront d’huile

                    La lampe du septième jour.

Nous sommes nés pour porter le temps, non pour nous y soustraire,

Ainsi qu’un journalier qui ne quitte la vigne qu’à la tombée du soir.

Mais au seuil de la dernière nuit de notre semaine, il est doux d’écouter

                    Dimanche en marche sous l’horizon.

 

Seul le noyer mûrit encore ses fruits tardifs, pareils à nos cerveaux.

Le vent qui parmi l’herbe et sur les eaux sème son gain de feuilles

                    Bientôt nous ouvrira l’espace encore voilé.

A la fenêtre de ses nids caducs, l’hirondelle en tumulte

                    Crie vers son autre pays. Bienvenus,

Soir de notre journée, samedi de notre vie, saison aux mains ouvertes !

                    Seigneur, je suis content.

 

II

J’ai connu jadis les jours de marche, les ormes vers le soir énumérés

                    De borne à borne sous le soleil chromatique,

L’auberge à la nuit où fument quenelles de foie et cochon frais.

Jadis à libres journées j’ai marché jusqu’à Hambourg écouter le vieux maître.

                    Haendel en chaise de poste s’en est allé

Distraire le roi de Hanovre ; Scarlatti vagabond dans les fêtes d’Espagne.

                    Ils sont heureux.

 

Mais à quoi serviraient les pédales des orgues, sinon

                    A signifier la route indispensable ?

Sur ce chemin de bois, usé comme un escalier, chaque jour, que ce fût

Sous les trompettes de Pâques ou les hautbois jumeaux de Noël,

                    Sous l’arc-en-ciel des voix d’anges et d’âmes,

De borne à borne répétant mon terrestre voyage, j’ai arpenté

                    La progression fondamentale de la basse.

 

Au-dessus de la route horizontale par où les négociants partent non sans péril

                    Marchander aux échoppes de Cracovie

Les perruques, les parfums, les peaux apportées des éventaires de Novgorod,

Seule l’alouette s’élance dans la verticale divine.

                    Avant qu’à la suite de son Soleil

Hors de la tombe, de l’ordre, de la loi, l’âme éployée ne parvienne à jaillir.

                    La terre apprise avec effort est nécessaire.

 

III

Lente, coupée de silences, progressant par frissons, la sarabande catalane

Se meut dans les espaces de la nuit. Selon qu’elle dresse ou

Creuse ses spirales, elle se hisse aux feux d’Aldébaran ou plonge au nadir

Dans le branchage haletant des artères traverser les amants réunis.

Les yeux clos sur le hennissement de leurs coeurs accordés, ils écoutent

Le sang obscur s’ébrouer vers leur mort en éclaboussures de vivaces étoiles.

                    La chair est nécessaire.

 

Le rude Luther donna son avis sur ce point. Jacob désira Rachel

Deux fois sept années. L’homme, afin de perpétuer sa vigueur

Et la longue impatience de sa lignée, les confie à cette compagne, complice

De la terre, et comme elle savante, sournoise, habitée d’eaux infatigables,

Gorgée d’acides plus durables que nous. Rien ne survit seul. En des méandres

Incalculables le corps de Rachel prépare la Pâque de notre espèce

                    Tout n’est pas raisonnable.

 

Je connais l’attirance de la nuit. La gamme la plus tendue retrouve

Pour descendre à ces vibrations pourpres une pente irrésistible.

Peut-être le désir n’est-il que le déguisement d’une nostalgie de l’âme

Effrayée dans l’obscurité ? Au pied des échelles du songe,

Repoussant l’ange, fermant les yeux, Jacob de tous ses reins vautré

En gémissant étreint la vraie terre, la vraie mort. Bételgeuse au zénith

                    Tremble aussi au fond des puits.

 

Comme, vers la maison de sa jeunesse, l’Enfant prodigue, le plus fidèle,

Ainsi, dans le monde en travail prenant sa part, l’âme voulut peut-être

Renaître les yeux bandés, loin du jour, et refaire à tâtons

Le chemin vers la lumière natale. L’heure viendra où le Père

Ouvrira les portes de la pesanteur. Passé le dernier combat, franchis

Les derniers feux, l’âme se dénouera dans les échos sans fin

                    D’un accord sans mémoire.

 

IV

Le ciel au soir est vert. A la lisière du bois les chevreuils

Viennent humer au loin les villages roux de feuilles et de fumées.

Bientôt, quand avec la nuit tombera le vent de Pologne,

                    La brume montera des prés.

 

Le regard du faon découvre trois lieues de plaine sans refuges.

Autour du sommeil des hameaux les barrières vermoules n’arrêtent

                    Ni les reîtres ni la peste.

 

Le monde dans l’espace et la durée étale sa placidité.

J’ai lu longtemps dans ce livre perpétuel. Autrefois j’ai décrit

Les gambades au mois de mai du jeune agneau,

                    Le vol instable des émouchets.

 

Je ne décrirai plus. Tout est nombre. L’arbre,

Rivière de feuilles ou noir de gel, entre la terre et le ciel instaure

                    Une figure permanente.

 

Le monde est en repos, dit-on ; les princes sont en paix, peut-être.

Entre la nue basse et l’horizon convexe s’éloigne une gloire exténuée

De lumière inaccessible. Le monde à travers fastes et largesses demeure

                    Etabli dans l’exil.

 

Il faut rentrer. L’haleine de la nuit descend sur nos visages aveugles.

L’âme écoute approcher tes pas ; entre chez nous, Seigneur ;

                    Il se fait tard.

 

V

A travers la futaie de l’orgue le souffle qui chantera la gloire du Seigneur

Est à larges semelles boueuses pompé par le fossoyeur sacristain.

Dans son effort boiteux sur le soufflet, le bonhomme, tête levée,

Bras à la barre, les jambes écartées, figure une difforme,

                    Etoile pentagonale.

 

A mi-chemin entre l’origine et la perfection des temps,

Cinq est le chiffre de l’homme, irrésolu parmi les choses certaines,

Désordre essentiel dans la balance du monde. Arbre mobile,

Animal hésitant, ange aveuglé, Adam dresse dans la lumière

                    Le cri de son infirmité.

 

Le pâtre, le pêcheur, et l’arbre même sont minuscules sur la plaine.

Grand arbre horizontal, j’ai souvent regardé le fleuve. Ô platitude divine !

Tandis que sur un même obstacle l’eau successive répète une forme perpétuelle

L’Elbe depuis la mer jusqu’à ses mille sources demeure

                    Partout présente d’un seul tenant.

 

J’ai vu l’oiseau judicieux pêcher de son bec courbe et jaune.

Le soleil d’entre les nuages allumer les bulles de la carpe. Ce sont

Détails heureux. Mais gonflé de pluie ou rumeur dans la brume

La voix qu’impose le fleuve surgit de la constance

                    D’une eau sans visage et sans nom.

 

Maintenant que ma vie est étale dans la plaine assombrie

Et que la nuit avec indifférence vient lisser mes eaux taciturnes,

Accorde-moi, Seigneur, à l’heure où de tes profondeurs

Affleure l’ordre sonnant des astres, de refléter encore

                    Leurs intervalles immuables.

 

VI

SUR LE NOM DE BACH (1)

Dans la gamme couleur d’automne de si bémol mineur, descend

Cette première marche jusqu’à la note sensible ! Le nom alors se hisse

Jusqu’à do, le niveau de la réalité. Et, de nouveau, du même demi-ton

                    Retombe

Sur ce si dont la vibration suspendue appelle une nouvelle ascension.

Le clavier est l’image du monde. Comme l’échelle de Jacob

                    Il nous traverse de bout en bout

 

Regarde la corde tendue sur son frêle berceau de bois : chaque montée

Même d’un dièse augmente son effort. Mais pour descendre, simplement

                    Relâche sa contrainte !

Gamme qui s’élève avec peine, telle la femme de Loth, regardant en arrière, et

Sitôt qu’elle cède à sa pente, devient plus lasse encore, plus tendre aussi, plus

Condamnée, plus entraînée vers les eaux de l’amertume et de la séparation.

                    Que suis-je, livré à moi-même ?

 

Le renard pris au piège à dents aiguës se coupe une patte pour retrouver

Sa libre faim parmi les arbres noirs. La chenille se hâte vers le soir

Où elle ira se brûler à la lampe. Le cerf brâme après la fraîcheur des eaux.

                    Rien n’est tout à fait muet.

Même la pierre est active. Rien ne se refuse, sauf,

Quand elle se complaît à elle-même dans les ténèbres de sa captivité,

                               L’âme.

 

(1) Dans la notation allemande, B = si bémol ; A = la ; C = do ; H = si naturel. Ainsi traduit, le nom de

Bach constitue un thème en si bémol mineur, qu’il a utilisé comme troisième thème dans la grande fugue

inachevée de l’Art de la fugue.

 

SUR LE TRES SAINT NOM

          Sève dans les orgues végétales,

          Chaleur par tierces aveugles dans les grottes du sang,

          Lumière par quintes majeures mesurant le monde visible,

          Esprit par inaudibles octaves exhalant, expulsant

          A perte de pensée les nébuleuses d’âmes et d’anges,

          Extérieur à toute chose, étranger à toute être

                                      Dieu est.

          Dans tous les êtres planté plus profond que leur identité.

          Une activité sans partage habite la création partielle :

          Lumière dans les racines de l’arbre, intelligence

          Dans la migration gluante du hareng,

          Feu dans les rocs, sève de l’âme,

          Dieu indéfiniment déploie le monde

                                      Qu’il nie.

          Absent de tout lieu et d’une merveilleuse nullité de matière

          Dieu n’est pas vie, vorace, vulnérable,

          Volée à l’ordre minéral. Dieu n’est pas chaleur,

          Vibration brève. Dieu n’est pas lumière, vaine

Semeuse de matière. Dieu n’est pas substance, fût-elle

Aussi vive, aussi volatile

                               Que l’esprit

Le monde qu’Il expire en une buée d’atomes,

Immensément petit infiniment fini le monde que Son haleine

Souffle dans l’espace factice et le temps saugrenu.

Une de Ses respirations l’anime, sans fin raisonnable,

Sans forme pensable, bulle dont les parois

Vertigineusement nous fuient ; une de Ses respirations

                               L’annule.

*

                                                         Mais au-dessous

Des êtres de flamme qui tournoient comme des soleils stagnants

Autour de Son inusable incandescence, au-dessous

Des séraphins, des chérubins, des trônes, au-dessous

Des vertus, des archanges, les anges messagers

Dans l’ombre appellent, atteignent, assaillent

                               L’homme

Que leur regard traverse :

Au-dessous de notre amour de nous-même

Au-dessous de nos idoles, nos vocables, nos pensées,

Au-dessous de notre peur et de notre demande, au-dessous

De la voix qui me dit que je pense, que je suis, que je crois,

Au-dessous des étendues immémoriales de la patrie spirituelle

Au cœur de notre captivité secrètement le Seigneur se repose en lui-même.

 

Du vide noir où perle une sueur d’hydrogène jusqu’aux semences

Cachées dans notre corps, des anges à l’amibe, l’énorme création

Est une seule chair sans partage, une tunique sans couture jetée

Sur quelle nudité, sur quel Corps effrayant de Dieu ?

Toute adoration charnelle est licite. Dieu dans les ténèbres de Noël

Nous demande, comme un enfant de notre fragilité,

                               De le bercer.

Les anges de leurs sandales de lune parcourent les pays nocturnes,

De leurs ailes de silence couvrent le fugitif et la bête farouche des bois

- Ou les débusquent, pour leur perte souhaitable. Âme, ne crains point !

Comme le grain de blé, l’Eternel te tient dans Sa paume.

Il te jette au hasard de l’an. Il t’oublie sous la neige.

Il te lance en pâture aux oiseaux monstrueux de l’espace spirituel.

                               Il te récolte.

*

                                                 Quelle âme ? Quel Eternel ?

                               Belle âme en vérité, faite de vent et d’ordure !

Ô Sulamite, toute béante vers un Dieu qui te remplisse,

                               Sultane affriolée d’un Dieu qui te choisisse,

Un Dieu tantôt satyre et tantôt pain d’épice ! On le connaît ton Dieu :

                               Il s’appelle Nombril.

Qui, sinon Moi, adore le vrai Dieu dans Sa perfection première

                               D’avant ce carnaval

De plan divin, de rédemption, d’amour offert ou refusé ?

                    Âme, sœur de Rigel, voici l’heure

De rejoindre Abraham aux sphincters fatigués dont sortirent tant de rois,

                    De prêtres, de Messies ; voici l’heure

Ô fourmi de laboratoire, ô souris blanche, de repartir

                    Vers la douteuse issue des dédales simplets de

Dieu sait quelle expérience que tout à l’heure Il efface et

                    Recommence. Moi, je ne subis pas.

Moi seul pour le repos de tous travaille vers le jour

                    Où Dieu renaît à la perfection du Non-Être.

 

Ange de la mélancolie, que puis-je contre toi ?

                    Tu me connais mieux que moi-même.

Dans cette heure la plus obscure, d’avant l’aube,

                    Que puis-je, aveugle et séparé,

Sinon, par mon vide même, mesurer encore

                               L’absence du Seigneur

Et, loin de mon été perdu, comme le chien d’Ulysse,

                               Ecouter la nuit,

Ecouter le vent, afin d’y reconnaître

                               Les pas de Son retour.

 

 

                                                         Dieu nous traverse

Comme la mer une méduse, d’un même mouvement qui tour à tour se gonfle

Et se creuse Le tourbillon des galaxies est la phosphorescence de Sa vague

Les myriades d’âme sont un plancton flottant à Sa surface.

Il est la pente de notre sang vers l’estuaire de la mort. Il est

Plus vaste que notre infini, plus ténu que l’atome, ce Je universel

                               Nous est plus intérieur que nous.

Qu’importe quand, comment pourquoi nous fûmes roche ou reptile,

Roi ou radis, Jacob ou Jonas ? Voici la rive du jourdain !

Louons, au seuil du silence, ce corps qui nous fût prêté, ce temps, ce lieu,

                    Cette licence à nous donnée de proférer nos puériles louanges.

                    La chauve-souris aussi, et la taupe, et là-bas sur l’horizon épuisé

                    Cette maigre flamme de branches mortes honorent

                                            Le Nom indéfrichable.

Septembre 1952 – Pâques 1955

 

 

 

Jonas suivi de Les Ponts de Budapest et autres poèmes

Editions Gallimard (Poésie), 2005

 

Du même auteur :

 « Seigneur, donnez-moi seulement… » (29/10/2016)

Oncle Jean (29/10/2017)

La fin du jour (28/10/2018)

Jonas, I : Invocation liminaire (28/10/2020)

Jonas. Fragments (28/10/2021)