AVT_Francois_Villon_1477_1_

 

Les regrets de la belle heaulmière

 

La vieille en regrettant le temps

de sa jeunesse

 

XLVII

 

Avis m’est que j’oi regretter

La Belle qui fut heaulmière,

Soi jeune fille souhaiter

Et parler en telle manière :

« Ha ! vieillesse félonne et fière,

Pour quoi m’as si tôt abattue ?

Qui me tient que je ne me fière (*),                (*) frappe

 Et qu’à ce coup je ne me tue ?

 

XLVIII

 

« Tollu (*) m’as la haute franchise (**)            (*) enlevé     (**) pouvoir

Que beauté m’avait ordonné

Sur clercs, marchands et gens d’Eglise :

Car lors il n’étoit homme né

Qui tout le sien ne m’eût donné,

Quoi qu’il en fût des repentailles,

Mais que lui eusse abandonné

Ce que refusent truandailles (*).                     (*) gueuses

 

XLIX

« A maint homme l’ai refusé,

Qui n’étoit à moi grand sagesse,

 

Pour l’amour d’un garçon rusé,

Auquel j’en fis grande largesse.

A qui que je fisse finesse,

Par m’âme, je l’amoie bien !

Or ne me faisoit que rudesse,

Et ne m’aimoit que pour le mien (*).             (*) pour mon argent

 

 L

Si ne me sut tant détrainer (*),                        (*) traîner

Fouler aux pieds que ne l’aimasse,

Et m’eût-il fait les reins trainer,

S’il m’eût dit que je le baisasse,

Que tous mes maux je n’oubliasse ;

Le glouton, de mal entéché (*),                     (*) entaché

 

M’embrassoit… J’en suis bien plus grasse !

Que m’en reste-il ? Honte et péché.

 

LI

« Or il est mort, passé trente ans,

Et je remains (*) vieille et chenue.                    (*) je reste

Quand je pense, lasse ! au bon temps,

Quelle fus, quelle devenue !

Quand me regarde toute nue,

Et je me vois si très changée,

Pauvre, seiche, maigre, menue,

Je suis presque toute enragée.

LII

« Qu’est devenu ce front poli,

Ces cheveux blonds, sourcils voûtis (*)         (*)  arqués             

Grand entrœil, ce regard joli,

Dont prenoie les plus soutis (*) ;                (*)  malins      

      
Ce beau nez droit, grand ni petit


Ces petites jointes oreilles,

Menton fourchu, clair vis (*) traitis (**),          (*) visage     (**)  bien dessiné 

Et ces belles lèvres vermeilles ?

LIII

« Ces gentes épaules menues,

Ces bras longs et ces mains traitisses (*) ;     (*)  bien dessinées

Petits tétins, hanches charnues,

Elevées, propres, faitisses (*)                               (*)  bien faites

A tenir amoureuses lices (*) ;                         (*)  joutes, combats  

Ces larges reins, ce sadinet (*),                       (*)  sexe féminin

Assis sur grosses fermes cuisses,

Dedans son petit jardinet ?

LIV

« Le front ridé, les cheveux gris,

Les sourcils chûs, les yeux éteints,

Qui faisaient regards et ris,

Dont mains marchands furent atteints ;

Nez courbé, de beauté lointain,

Oreilles pendantes, moussues,

Le vis (*) pâli, mort et déteint,                       (*)  visage

 Menton foncé, lèvres peaussues :

LIV

« C’est d’humaine beauté l’issue !

Les bras courts et les mains contraites (*),     (*)  crochues

Des épaules toutes bossues ;

Mamelles, quoi! toutes retraites ;

Telles les hanches que les tettes.

Du sadinet (*), fi ! Quant des cuisses,             (*)  sexe féminin

Cuisses ne sont plus, mais cuissettes

Grivelées (*) comme saucisses.                      (*)  tavelées

 

LVI

« Ainsi le bon temps regrettons

Entre nous, pauvres vieilles sottes,

Assises bas, à croupetons,

Tout en un tas comme pelotes,

A petit feu de chènevottes (*),                        (*)  partie ligneuse du chanvre

 

Tôt allumées, tôt éteintes ;

Et jadis fûmes si mignottes !…

Ainsi en prend à maints et maintes. »

 

 

Poésies complètes

Edition établie, présentée et annotée par Robert Guiette

Editions Gallimard et Librairie Générale Française, 1964

Du même auteur :

Ballade des pendus (18/10/2015)

Le testament (I à XLI) (18/10/2016)

Le débat du cœur et du corps de Villon (18/10/2017)

Ballade des Dames du temps jadis (18/10/2018)