poet_vilgelm_kyuhelbeker_biografiya_tvorchestvo_1_

 

La nuit

 

L’ombre sur moi du soleil s’étendait ; la lune était blanche ;

          Je dormais lourdement. – Nés des souffrances du jour,

Des fantômes tournaient près de moi, la tête dodelinante,

          Foule morte, agitée. Doigt sur les lèvres, longtemps,

Ils me fixèrent, les yeux creusés ; - Longtemps leur murmure

          Me pénétra ; la lune illuminait leurs manteaux –

Ils s’envolèrent soudain, tournoyant dans un froissement d’ailes,

          Echevelés, semblait-il, redescendirent encor –

Je me dressai sur le coude, fixant soudain la fenêtre,

          Souffle coupé ... dans le ciel planent de douces nuées

Grises ; l’église endormie rayonne à travers les ténèbres

          Par les reflets de sa croix. Noires, jusqu’à l’horizon

Des enfilades d’immeubles ; pas la moindre chandelle,

          Astre timide, ne luit pour appeler au sommeil.

Il est minuit passé, et j’entends sur la ville dormante,

          Sourde et muette, frémir une rumeur ou un glas. –

O vieillard aveugle et voyant qui te dresses dans l’ombre,

          Lare divin, je le sens, tu me présages le deuil. –

Non ! mon cœur ne bat plus comme il eut coutume de battre ;

          Morts, les larmes, l’ivresse et le bonheur de languir ;

Quand je regarde le ciel, je m’y sens étranger – que de choses

          Cette vie glaciale, oh, m’a déjà enlevées ! –

Tant de choses aimées qui, jadis, dans mon sein frissonnèrent...

          Et mon matin est passé, puis le milieu de mes jours ;

Le soleil est moins chaud, et le soir déjà qui s’annonce

          Ouvre précocement l’éternité de la nuit.

1818

 

Traduit du russe par André Markowicz,

In, « Le soleil d’Alexandre. Le cercle de Pouchkine 1802 – 1841 »

Actes Sud, éditeur,2011

Du même auteur : La lune (12/10/2018)