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Nuits nues

à toi, ma sœur kanake

 

                              Nuits nues

                              Ombres sans lune

                              Seul l’aveugle à vie

                              vit avec ta peau

                              belle

                              femme qui attend

                              dans les nuits nues

 

Tu es la iule (1) errante au bord des sources le long des rivières et des ruisseaux

tu t’enroules dans ta chevelure qui te recouvre toute

Puis à la venue du guerrier qui poursuit la fille enfuie de la Tribu

tu te dénudes tu te découvres tu t’ouvres

Et l’âme du fils de la tribu

pénètre dans ta chevelure et s’y perd

L’âme du fils de la tribu l’esprit du guerrier

sont devenus la case où vit la iule errante

 

Tu es la fleur sans cesse effeuillée par les souffles du récif le dieu cyclone

tu te laisses cueillir au gré des nuits interminables

par les mains les doigts qui manient les sagaies les haches ostensoirs et les

     casse-têtes

tu t’abandonnes tu te fanes tu revis

et tes mains du tayo (2) se lassent

et les armes du tayo reposent en paix

les haches les sagaies les casse-têtes se sont endormis

et sont sages totems de tes pétales immortels

 

Tu es la pluie limpide qui hante la haute montagne gardienne des esprits tabous

 

L’appel anxieux du sorcier faiseur de pluie te tente

Devenue multitude pour lui tu quittes les nues

dans la noire folie des eaux

Et la danse du sorcier t’accueille

et les voies rituelles cette nuit se taisent

La rivière de la vallée vous a engloutis

et les paroles du sorcier deviennent gouttes de pluie

 

                              Yeux clos

                              Larmes de joie

                              A l’aube la rosée

                              jaillit de tes seins

                              sources

                              eaux qui divaguent

                              dans tes yeux clos

(Montpellier, 14 janvier 1972)

 

(1) iule : sorte de chenille, assimilée à une nymphe des sources et des bois. Totem de certains

clans, elle est réputée pour égarer ou rendre fous les passants.

 

(2) tayo : homme kanak

 

Revue « Poésie 1, N° 116, Mars-Avril 1984 »

Le Cherche-Midi éditeur, 1984

Du même auteur :

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