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Méditations poétiques

 

I

Au profond de la nuit, quand je ne puis dormir,

     Je vais m’asseoir et fais vibrer mon luth chanteur.

Sous le rideau léger la lune resplendit,

     Et le vent pur s’en vient soulever ma tunique.

 

L’oie sauvage, esseulée, crie au loin dans les champs ;

     Un oiseau qui s’envole a chanté dans le bois.

Je vais, je viens sans fin... Que puis-je attendre encore ?

     Mon cœur est tout meurtri du tourment qui le hante.

 

III

A l’abri des beaux troncs se dessine un sentier ;

     Au jardin du levant sont pêchers et pruniers.

Mais les graines ailées volent au vent d’automne :

     Voici venu le temps des déclins et des chutes.

 

Comme les fleurs fanées le bonheur se flétrit ;

     Ronces et liserons se croisent au palais.

Je fouette mon cheval ; loin de tout je m’en vais,

     M’en vais chercher un gîte au pied des Monts de l’Ouest.

 

Qui ne peut seulement se défendre soi-même,

     Lui serait-il permis d’aimer femme et enfants ?

Vêtue de givre dur, l’herbe folle se fige.

     Voici le soir, l’année s’achève, tout est dit...

 

VII

Tout seul je suis assis dans ma chambre déserte.

     Près de qui le bonheur pourrait-il bien m’attendre ?

Je sors et suis des yeux la route illimitée :

     Il n’est sur le chemin ni char ni cavalier.

 

J’ai gravi les hauteurs, j’ai vu les Neuf Provinces,

     Et la fuite infinie des âpres solitudes...

Un oiseau égaré vole vers le Nord-Ouest ;

     Un fauve solitaire s’enfuit vers le Sud-Est.

 

Le soleil disparait : je songe à ceux que j’aime,

     Et penché sur mon cœur, je lui ravis ces vers.

 

 

Traduit du chinois par Jean-Pierre Diény,

In, « Anthologie de la poésie chinoise classique »

Editions Gallimard (Poésie), 1962