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Prière au ciel sur l’esplanade nue

 

I                                                                                                                                                                    DOUTE

Chang-ti ! Si pourtant cela était que tu fusses,

     Haut Ciel Souverain, Seigneur Ciel au temple clair, -

     Qu’on dit étreignant le bol renversé de l’air

     De ta majesté d’azur de jade et de fer !

 

Véritablement, si tu tiens ce qu’on proclame :

     Etant, voyant tout et partout, et jusque sur

     Le toit du Grand Vide, encerclant comme d’un mur

     L’Ether spiralé profondément dur et pur, -

 

Quel dépouillement ! Quel prosternement du haut

     De l’orbe où mon front règne au séjour de tes sages,

     Sur la triple dalle arrondie à ton image ;

     Quelle humilité rabaisserait mon visage ;

 

Quelle nudité me relèverait vers toi.

     Quelle exoraison gronderait, pleine de foudre,

     Du bas de ces lieux où, tournant parmi la poudre

     Je suis le pivot de la meule qui va moudre.

 

 

  

II                                                                                                                               RESOLUTION

                                                                                                   

Il te faut ainsi ô Sans-être, que tu sois.

     Ne détrompe pas. Ne te résous pas en boue.

     Ne disparais point. Ne transparais point. Ne joue

     Ni confond jamais le seul à toi qui se voue.

 

Sans doute et sans fin, évoquant la certitude,

     Feignant de savoir, je frappe trois fois sur trois.

     Je ris de respect. Criant ma fièvre aux abois

     Je sonne bien fort l’espoir et les désarrois.

 

Sans peur, nu de cœur, noyé de lumière et d’eau

     Je lève à deux mains mon appel et mes caresses :

     Manifestement il faut que tu m’apparaisses :

     Ton Ciel n’est pas vain, ni tes clartés menteresses.

 

Vois : je t’attendris : je me tiens seul à la ronde,

     Portant mon élan, t’appelant du bout du monde,

     Jetant tout mon poids dans l’inversé que je sonde

     Comme le plongeur d’un pôle vertigineux.

 

 

III                                                                                                                      CONTEMPLATION

Tu es, tout d’un coup : voici tout ce que tu es :

     Ton essence vraie et ta multiple hypostase :

     Tes noms ; tes tributs ; l’orbe que ton orbe écrase :

     Contemplation qui se résout en extase :

 

Tu es lourd de science et plus léger que fumée.

     Pénétrant et fin comme esprit et les échos.

     Tu es riche d’ans : ô Premier né du Chaos.

     Tu sais discerner l’imbécile et le héros.

 

Glacial. Confortant. Divinité. Divinateur.

     Un, Exorbitant. Contemplé. Contemplateur.

     En qui tout s’anime. En qui tout revient et meurt.

     Entendu. Nombreux. Parfum, musique et couleur.

 

Double. Dôme et Dieu. Temple formé de ta voûte.

     Triple, Centuple du lieu des Dix-mille routes.

     Père soucieux de tous les êtres qu’envoûte

     Ton globe parfait profondément dur et beau.

 

IV                                                                                                                              ATTISEMENT

Si beau, si parfait à l’opposé de l’humain

     Que je suis encor, - que nulle de mes paroles

     N’atteindra jamais la neuvième des Coupoles

     Ni l’espace bas où les lourds génies s’envolent.

 

Plus haut. Piétinons l’esplanade ordonnancée !

     Portons haut le Nombre et les justes tourbillons.

     Etreignons le cercle : happons l’azur : assaillons

     Plus haut ? sans espoir il n’y a pas de rayons !

 

Pour aide voici : les neufs brasiers nous affleurent :

     Voici les trois monts et le renouveau des heures :

     Recommencement : forte vie intérieure ...

     Comme eux flamboyons ! dévorons les chairs et sangs !

 

Il faut s’attiser : grésiller ; brûler au rouge ;

     Pénétrer son cœur du pic de profondes gouges :

     Les feux verticaux à travers quoi le Ciel bouge

     Portent au niveau de l’horizon plein des vents.

 

V                                                                                                                                       EXTASE

Suis-je ici vraiment ? Suis-je parvenu si haut ?

     Paix grande et naïve et splendeur avant-dernière,

     Touchant au chaos où le Ciel qui plus n’espère

     Se referme et bat comme une ronde paupière.

 

Comme le noyé affleurant l’autre surface

     Mon front nouveau-né vogue sur les horizons.

     Je pénètre et vois. Je participe aux raisons.

     Je tiens l’empyrée, et j’ai le ciel pour maisons.

 

Je jouis à plein bord. De tous mes esprits. J’irrite

     Mes sens élargis au-delà des sens, plus vite

     Que l’esprit, que l’air. Je me répands sans limites,

     J’étends les deux bras : je touche aux deux bouts du Temps

 

VI                                                                                                                             MEDITATION

Voici la rançon et la Médiation rude ;

     Tombe le torrent des pleurs et des gratitudes ;

     Le Ciel renversé pleut sur moi sa plénitude

     Toute l’abondance a cataracté sur moi.

 

Vertige alourdi de chairs et de sang terrestres.

     Inanité de voler si haut sans appât :

     Vautour pris au bleu ; agonisant sans trépas ;

     Couper les liens ? Un géant n’oserait pas.

 

Et puis tout s’écoule, et puis tout est clos et morne.

Le jaune reprend. Je suis à genoux. A plat

Ventre, les yeux lourds, les yeux vides sans éclats,

L’esprit épuisé, le cœur essoufflé d’un glas.

 

Véritablement il a été que tu fusses,

Chang-Ti Souverain, Seigneur Ciel au Temple clair,

Qu’on dit étreignant le bol renversé de l’air

De ta majesté d’azur de jade et de fer.

14 juin 1913

 

 

Odes

Les Arts et le Livre, 1926

Du même auteur :

Du bout du sabre (25/09/2014)

Eloge et pouvoir de l’absence (25/09/2015)

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