Yusuf_al_Khal_1_

 

Le voyage

 

Dans le jour, nous descendons vers les ports,

     notre protection,

vers les navires aux voiles déployées

     pour le voyage.

Et nous crions : O toi, ô notre océan bien-aimé,

     oui, toi, proche océan,

paupière affectionnée

     de nos yeux !

Nous venons vers toi, seuls ; car nos compagnons

retranchés derrière leurs montagnes,

     là-bas, ont choisi

de demeurer captifs des longues léthargies,

     tandis que nous choisissons

     le voyage !

 

Les gardiens ici nous ont informés

qu’il est des îles, au loin, passionnément

     éprises du danger,

détestant l’installation à demeure

     et la circonspection,

des îles luttant corps à corps

     avec le destin,

semant les dents des hommes morts

     au hasard des déserts,

Et des villes : lettres lumineuses

     transcrivant mille exploits,

occupant en totalité la vision dévolue par leurs soins

     à nos yeux,

parées de l’extraordinaire couleur

     dont rêvent

les grandes âmes au cours de leur jeune âge...

 

C’est ici que nous embarquerons à bord de navires

portant cargaison de verre soufflé, de bois de pin,

     de tissus de soie,

lourds des vins de nos pays,

      de leurs fruits.

Nous crions : Ô navires, ô passerelle, larguez tout

après nous avoir accueillis et conduisez-nous

     à la rencontre de l’Autre !

de celui qui nous apportera ce qui plus que tout

     nous importe

et qui de nous pourra prendre

     mille douceurs...

Ô toi roulier, vois : nous sommes venus vers toi,

 seuls, laissant derrière nous

nos compagnons, là-bas, dans les sables ;

     car ils ont préféré

la demeure, le repos sous la miséricorde

de la coutume, des provisions sagement amassées

mais sujettes à l’épuisement,

     de l’ennui...

alors que nous, nous avons choisi le voyage !

Les gardiens nous ont fait savoir

     dans nos montagnes

qu’il y a là-bas des îles que submerge la pluie,

que submergent les pâles nuées, dans une odeur

     d’ondée et de lavande,

des îles qui ne connaissent pas l’ennui !

C’est à elles, à un monde de couleurs inaperçues

     que rêvent

les grandes âmes au cours de leur jeune âge...

 

Et avant de nous mettre en route,

     nous immolerons des agneaux,

l’un pour ’Achtaroûte, l’autre pour Adonis,

     et le troisième

pour Baal. Puis nous larguerons les amarres

et le jeune vaisseau sur la calme mer

     commencera son voyage :

     Alléluia ! Alléluia !

et bientôt disparaîtront à nos yeux

     les montagnes et les ports,

notre protection, et les demeures

     aux mains pleines de fleurs :

     Alléluia ! Alléluia ! Alléluia !

Oui, que commence le voyage !

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Traduit de l’arabe par René Rizqallah Khawam

in, « La poésie arabe »,

Editions Phébus (Libretto), 1995