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A la lumière d’hiver

 

I

Fleurs, oiseaux, fruits, c’est vrai, je les ai conviés,

je les ai vus, montrés, j’ai dit :

« c’est la fragilité même qui est la force »,

facile à dire ! et trop facile de jongler

avec le poids des choses une fois changée en mots !

On bâtissait le char d’Elie avec des graines

légères, des souffles, des lueurs, on prétendait

se vêtir d’air comme les oiseaux et les saints...

 

Frêles signes, maison de brume ou d’étincelles

jeunesse...

                    puis les portes se ferment en grinçant

l’une après l’autre.

 

Et néanmoins je dis encore,

non plus porté par la course du sang, non plus ailé

hors de tout enchantement,

trahi par tous les magiciens et tous les dieux,

depuis longtemps fui par les nymphes

même au bord des rivières transparentes

et même à l’aube,

                              mais en me forçant à parler, plus têtu

que l’enfant quand il grave avec peine son nom

sur la table d’école,

 

j’insiste, quoique je ne sache plus les mots,

quoique ce ne soit pas ainsi la juste voie

- qui est droite comme la course de l’amour

vers la cible, la rose le soir enflammée,

alors que moi, j’ai une canne obscure

qui, plus qu’elle ne trace aucun chemin, ravage

la dernière herbe sur ses bords, semée

peut-être un jour par la lumière pour un plus

hardi marcheur...

 

*

« Oui, oui, c’est vrai, j’ai vu la mort au travail

et, sans aller chercher la mort, le temps aussi,

tout près de moi, sur moi, j’en donne acte à mes deux yeux,

adjugé ! Sur la douleur, on en aurait trop long à dire.

Mais quelque chose n’est pas entamé par ce couteau

ou se referme après son coup comme l’eau derrière sa barque. »

 

*

Lapidez-moi encore de ces pierres du temps

qui ont détruit les dieux et les fées,

que je sache ce qui résiste à leur parcours et à leur chute. »

 

Si j’étais quelque chose entre les choses, comme

l’espace entre tilleul et laurier dans le jardin,

comme l’air froid sur les yeux et la bouche

quand on franchit, sans plus penser, sa vie,

si c’était oui, ce simple pas risqué

dehors...

               Pensée subtile, mais quelle pensée,

si l’étoffe du corps se déchire, la recoudra ?

 

*

Un homme qui vieillit est un homme plein d’images

raides comme du fer en travers de sa vie,

n’attendez plus qu’il chante avec ces clous dans la gorge.

Autrefois la lumière nourrissait sa bouche,

maintenant il raisonne et se contraint.

 

Or, on peut raisonner sur la douleur, sur la joie,

démontrer, semble-t-il, presque aisément

l’inanité de l’homme. On peut parler

comme je parle à présent dans cette chambre

qui n’est pas encore en ruines, par ces lèvres

que ne coud pas encore le fil de la mort,

indéfiniment.

                              Toutefois, on dirait

que cette espèce-là de parole, brève ou prolixe,

toujours autoritaire, sombre, comme aveugle,

n’atteint plus son objet, aucun objet, tournant

sans fin sur elle-même, de plus en plus vide,

alors qu’ailleurs, plus loin qu’elle ou simplement

à coté, demeure ce qu’elle a longtemps cherché.

Les mots devraient-ils donc faire sentir

ce qu’ils n’atteignent pas, qui leur échappe,

dont ils ne sont pas maîtres, leur envers ?

 

De nouveau, je m’égare en eux,

de nouveau ils font écran, je n’en ai plus

le juste usage,

                         quand toujours plus loin

se dérobe le reste inconnu, la clef dorée,

et déjà le jour baisse, le jour de mes yeux...

 

II

Aide-moi maintenant, air noir et frais, cristal

noir. Les légères feuilles bougent à peine,

comme pensées d’enfants endormis. Je traverse

la distance transparente, et c’est le temps

même qui marche ainsi dans ce jardin,

comme il marche plus haut de toit en toit, d’étoile

en étoile, c’est la nuit même qui passe.

 

Je fais ces quelques pas avant de remonter

là où je ne sais plus ce qui m’attend, compagne

tendre ou détournée, servantes si dociles

de nos rêves ou vieux visage suppliant...

la lumière du jour, en se retirant

                                                       - comme un voile

tombe et reste un instant visible autour

des beaux pieds nus –

                                        découvre la femme d’ébène

et de cristal, la grande femme de soie noire

dont les regards brillent encore pour moi

de tous ses yeux peut-être éteints depuis longtemps.

La lumière du jour s’est retirée, elle révèle,

à mesure que le temps passe et que j’avance

en ce jardin, conduit par le temps,

                                                            autre chose

- au-delà de la belle sans relâche poursuivie,

de la reine du bal où nul ne fut jamais convié,

avec ses fermoirs d’or qui n’agrafent plus nulle robe –

autre chose de plus caché, mais de plus proche...

 

Ombres calmes, buissons tremblant à peine, et les couleurs,

elles aussi, ferment les yeux. L’obscurité

lave la terre.

                         C’est comme si l’immense

porte peinte du jour avait tourné

sur ses gonds invisibles, et je sors dans la nuit,

je sors enfin, je passe, et le temps passe

aussi la porte sur mes pas.

                                             Le noir n’est plus ce mur

encrassé par la suie du jour éteint,

je le franchis, c’est l’air limpide, taciturne,

j’avance parmi les feuilles apaisées,

je puis enfin faire ces quelques pas, léger,

comme l’ombre de l’air,

 

l’aiguille du temps brille et court dans la soie noire,

mais je n’ai plus de mètre dans les mains,

rien que de la fraîcheur, une fraîcheur obscure

dont on recueille le parfum rapide avant le jour.

 

(Chose brève, le temps de quelques pas dehors,

mais plus étrange encore que les mages et les dieux)

 

*

Une étrangère s’est glissée dans mes paroles,

beau masque de dentelle avec, entre les mailles,

deux perles, plusieurs perles, larmes ou regards.

De la maison des rêves sans doute sortie,

elle m’a effleuré de sa robe en passant

- ou si cette soie noire était déjà sa peau, sa chevelure ? –

et déjà je la suis, parce que faible

et presque vieux, comme on poursuit un souvenir ;

mais je ne la rejoindrai pas plus que les autres

qu’on attend à la porte de la cour ou de la loge

dont le jour trop tôt revenu tourne la clef...

 

Je pense que je n’aurai pas dû la laisser

apparaître dans mon cœur ; mais n’est-il pas permis

de lui faire un peu de place, qu’elle approche

- on ne sait pas son nom, mais on boit son parfum,

son haleine et, si elle parle, son murmure –

et qu’à jamais inapprochée, elle s’éloigne

et passe, tant que s’éclairent encore les lanternes de papier

de l’acacia ?

Laissez-moi la laisser passer, l’avoir vue encore une fois,

puis je la quitterai sans qu’elle m’ait même aperçu,

je monterai les quelques marches fatiguées

et, rallumant la lampe, reprendrai la page

avec des mots plus pauvres et plus justes, si je puis.

 

*

Nuages de novembre, oiseaux sombres par bandes qui traînez

et laissez après vous aux montagnes un peu

des plumes blanches de vos ventres,

longs miroirs des routes désertes, des fossés,

terre de plus en plus visible et grande, tombe

et déjà berceau des herbes,

                                                le secret qui vous lie,

arrive-t-il qu’on cesse de l’entendre un jour ?

 

Ecoute, écoute mieux, derrière

tous les murs, à travers le vacarme croissant

qui est en toi et hors de toi,

écoute... Et puise dans l’eau invisible

où peut-être boivent encore d’invisibles bêtes

après d’autres, depuis toujours, qui sont venues,

silencieuses, blanches, lentes, au couchant

(ayant été dès l’aube obéissante au soleil sur le grand pré),

laper cette lumière qui ne s’éteint pas la nuit

mais seulement se couvre d’ombre, à peine,

comme se couvrent les troupeaux d’un manteau de sommeil.

 

 

*

       ... Et le ciel serait-il clément tout un hiver,

       le laboureur avec patience ayant conduit ce soc

       ou peut-être Vénus aura paru parfois

       entre la boue et les buées de l’aube,

       verra-t-il croire en mars, à ras de terre,

       une herbe autre que l’herbe ?

 

*

Tout cela qui me revient encore – peu souvent –

n’est-il que rêve, ou dans le rêve

y a-t-il un reflet qu’il faille préserver

comme on garde la flamme d’être par le vent ruinée,

ou qu’on puisse répandre en libation dans le sol

sur quoi nos pas se font plus lents, plus trébuchants

avant d’y enfoncer ? (déjà ils y enfoncent.)

 

L’eau que l’on ne boira jamais, la lumière

que ces yeux trop faibles ne pourront pas voir,

je n’en ai pas perdu encore la  pensée...

 

Mais le verre de l’aube se brise un peu vite,

le monde tout entier n’est plus qu’un vase de terre

dont on voit maintenant grandir les fêlures,

et notre crâne une cruche d’os

bientôt bonne à jeter.

 

Qu’est-ce toutefois, dedans, que cette eau amère

ou douce à boire ?

 

*

       Les larmes quelquefois montent aux yeux

       comme d’une source,

       elles sont de la brume sur des lacs,

       un trouble du jour intérieur ,

       une eau que la peine a salée.

 

       La seule grâce à demander aux dieux lointains,

       aux dieux muets, aveugles, détournés,

       à ces fuyards,

       ne serait-elle pas que toute larme répandue

       sur le visage proche

       dans l’invisible terre fit germer

       un blé inépuisable ?

 

*

       L’hiver, le soir :

                                   alors, parfois l’espace

       ressemble à une chambre boisée

       avec des rideaux bleus de plus en plus sombres

       où s’usent les derniers reflets du feu,

       puis la neige s’allume contre le mur

       telle une lampe froide.

 

       Où serait-ce déjà la lune qui, en s’élevant,

       se lave de toute poussière

       et de la buée de nos bouches ?

 

*

Ecoute, vois : ne monte-t-il pas quelque chose

de la terre, de beaucoup plus bas,

comme une lumière, par vagues, comme un Lazare

blessé, surpris, par lents battements d’ailes

blanches – alors qu’un instant tout se tait,

et c’est vraiment ici où nous sommes, apeurés –

et ne descend-il pas aussi de plus loin que le ciel

à leur rencontre d’autres vols, plus blancs

- pour n’être pas passés parmi les racines boueuses –

et ne courent-ils pas à présent les uns vers les autres

de plus en plus vite, à la manière

des rencontres d’amour ?

 

Ah pense-le, quoi qu’il en soit, dis-le,

dis que cela peut être vu,

que vous saurez encore courir comme cela,

mais bien cachés dans le manteau rêche de la nuit.

 

*

Sur tout cela maintenant je voudrais

que descende la neige, lentement,

qu’elle se pose sur les choses tout au long du jour

- elle qui parle toujours à voix basse –

et qu’elle fasse le sommeil des graines,

d’être ainsi protégé, plus patient.

 

Et nous saurions que le soleil encore,

cependant, passe au-delà,

que, si elle se lasse, il redeviendra même un moment

visible, comme la bougie derrière son écran jauni.

 

Alors, je me ressouviendrais de ce visage

qui demeure, lui aussi, derrière

la lente chute des cristaux humides,

qui change, avec ses yeux limpides ou en larmes,

impatiemment fidèles...

                                        Et, caché par la neige,

de nouveau j’oserais louer leur clarté bleue.

 

*

Fidèles yeux de plus en plus faibles jusqu’à

ce que les miens se ferment, et après eux, l’espace

comme un éventail peint dont il ne resterait plus

qu’un frêle manche d’os, une trace glacée

pour les seuls yeux sans paupières d’autres astres.

 

 

A la lumière d’hiver

Editions Gallimard, 1977

Du même auteur :

« … qu’est-ce qu’un lieu ? » (27/06/2014) 

 « Toute fleur n’est que de la nuit… » (27/06/2015)

Oiseaux invisibles (27/06/2016)

Parler (03/07/2017)

« Dis encore cela... » (03/07/2018