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Levées d’empreintes

 

1.

Inlassablement, et disant cela,

on a beau détacher chaque syllabe

afin de lui être présent, ce mot-là ou un autre,

qu’importe, tous se ressemblent, on n’a pu faire un tri,

on  recrée le bruit de ces blocs lorsqu’ils s’écroulent,

un à un, des falaises, sans que l’on sache

en différer la chute, la vague aussi avide

en s’éloignant continue son travail de sape,

continue de mêler silence, tumulte,

on voit comme on entend, comme on respire,

inlassablement donc, le resserrement de la gorge

quand on se trouve ainsi devant,

vers quoi les mains s’élancent-elles ? déjà

elles s’arrêtent, elles sont impuissantes

à cerner, à nommer l’obstacle, les paupières de même,

qui s’écartent pour rien : alors, malgré soi,

on reprend les quelques mots dont on dispose,

on les inscrit, friables, sur du papier friable .

 

2.

Nuit glaciale, oppressante, de toutes parts

toutes les nuits s’y dressent, on en est responsable,

on n’a évidemment qu’une obsession : au-dehors,

se dit-on, l’espace libre enfin s’agrandirait,

on ferait corps en lui, lettre après lettre,

à force, on dessine une ligne, on arrive au bout

pour la reproduire, c’est à la craie encore

que l’on s’agrippe, on ouvrirait pourtant

ne fût-ce qu’une fente, il suffit de la moins visible,

on le saurait au vent aussitôt qui se précipite,

la déchire, amenant d’un coup comme la mer

une lumière sans rivages, la page reste aride,

les doigts n’en sont que plus opaques, les yeux,

aucune voix ne s’élève des traces, au-dehors rien

que l’on ne doive ici réinventer, on divise une fois de plus,

on pense en termes de secrets à vaincre,

de cibles orgueilleuses, dans l’épaisseur on se fraie

un passage, très mal, on ne parvient qu’en bas.

 

3.

Au-dessous, ce n’est au-dessous qu’une masse compacte,

en la croyant impénétrable on veut se rassurer :

comme on tend l’oreille au long de parois

quand on comprend que l’on y frappe en vain,

on ne sait plus qu’elle rumeur s’insinue peu à peu,

peu à peu s’élargit, d’une forêt en plein orage

ou du ressac sur des galets avec celles qui va et vient

au creux de la poitrine, pourquoi s’agirait-il d’un leurre ?

sans se soucier de blessures, de durée,

ni le temps ni le sol rugueux ne refusent leur aide,

on appuierait la paume nue, elle seule sensible

reconnaît en la moindre ride une crevasse,

s’abandonne à la profondeur qu’on ne définit pas,

laisse venir des années enfouies

dans l’obscur remuement où se confondent

la terre, les os et les racines, la mémoire fidèle,

la mémoire exigeant d’être portée au jour,

fécondée à nouveau d’une parole.

 

In, Revue « Linéa, N° 6, été 2006 »

Bibliothèque Nationale de France, 2006