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Légende

 

I

 

     Consternation du siècle.

     La ruine est dans la glace de l’armoire, et le laboureur ne reverra plus

la charrette renversée des souvenirs d’une catastrophe.

     Je suis seul avec les antilopes qui m’épiaient dans la grande forêt de

sapins où mon tombeau vient d’être dressé par les licornes.

     Nous sommes dans la mélancolie d’un pays étranger.

     La tempête roule à travers le vallon hivernal, et les bêtes apeurées sont

en déroute dans les prairies de neige.

     Nos mains cherchent l’invisible dans les strophes orphiques d’un

chant sauvage.

     Avez-vous peur ?

     J’ai peur des hommes qui rôdent autour de la maison de campagne.

     D’où viennent-ils ?

     Ils ont traversé les montagnes en entendant des voix aigres qui criaient

la malédiction des feuilles mortes. Ils on fait la contrebande aérienne de

misères près des cimes oubliées. Ils se sont rués contre le rire de l’enfant

et l’ont étranglé avec des mains sanglantes.

     Mais personne ne les a vus.

     Ils sont blêmes comme la lune lépreuse. Ils grimpent aux étoiles en

rugissant derrière l’enchantement du mage. Ils se métamorphosent en des

racines d’arbres. Ils dansent sur le pré dans la brume, quand minuit arrive

avec le tambour du voyant.

     Que vont-ils faire ?

     Le désastre est à leurs talons. Ils soulèveront la nuit en ricanant. Leurs

perroquets voltigeront dans la chambre solitaire, et leurs voix tonneront

dans la mansarde.

     Le plancher craque. La main s’écroule.

     Une tempête de neige gémit.

     Carrousel des laboratoires.

 

II

     Recherche de l’ermite.

     D’où vient cette sonate dans la nuit, cette plainte opéra bouffe, ce sanglot

terrifié, ce monologue de la bouche énigmatique ?

     Votre rire annonce la défense que j’appelai de toutes mes forces, et le

sommeil devient l’élan vers les mythes du devin.

     Quelle est cette musique qui nous attire avec la séduction de gestes lointains

comme le premier amour ?

     Ce soir n’a que les paroles inassouvies de l’asile.

     Le gouffre est prés de nous comme la lutte éternelle pour l’éveil, comme le

règne du mal magnifique qui s’était échappé de l’horloge.

     Et vous pleurez en entendant les heures sous-marines, en entendant les

cloches de gratte-ciel hulluler au-dessus du fleuve.

     Ce n’est que la jeune fille fatiguée qui sort de l’usine.

     L’anecdote nous poursuit.

     L’océan sévit contre l’ouragan, et les poissons monstres se ruent contre

 le palais de corail qui attire les têtes nues.

     Les insectes enterrés bourdonnent toujours dans la bonté humaine. Inutile de

nous chercher dans les décombres des navires.

     Allez plutôt aux araignées de la pendule qui ont gardé toutes les palpitations

de regrets illusionnistes.

     Les épaves cachent mes nostalgies hagardes et les oboles se roulent dans

l’herbe marine où les dauphins saignent encore.

     La lumière bannie des années couvertes de crainte revient avec l’angoisse

béante, et le cœur étudie de nouveau la géographie.

     Pourquoi n’allons-nous pas en pèlerin aux nuages roses de la perfection

barbare ?

     L’embarcation se balance pâle comme votre corps.

     Dupe de l’oasis.

 

III

     Arlequins bannis.

     Les feuilles fugitives sont battues par la fièvre nocturne et nous sentons le

sang couler dans l’égout.

     Où est cette ville de fer ?

     Les bijoux glissent à travers la lumière électrique.

     Le précipice guette toujours les têtes tranchées, et les salamandres rampent

dans le charbon éteint.

     L’aventure nous appelle vers l’éternité où les stalactites déploient le

désordre du rocher, et nous gardons l’adoration de 23 heures.

     Rompons donc avec le temps ! La durée de la tristesse est rongée par les

rats.

     Vos mains sont la litanie des bataillons de la vie, chant magnifique des

légendes que l’éclair révéla dans la forêt noire.

     Les hordes de la boue.

     Nous allons bâtir les langues illuminées, et nous allons inventer les moteurs

de l’Apocalypse.

     Je crois à la sorcellerie des volcans quand le tout sera écrasé sous les pieds

des mages souterrains

     Le pèlerinage se terminera dans les catacombes de l’aurore boréale.

     L’étoile polaire s’annonce.

     Les jeunes filles danseront à perte de vue sous les ampoules champêtres, et

les mots simples se mêleront au décor des chansons de nickel.

     L’orchestre ivre trouve long l’itinéraire à l’enseigne lumineuse de l’action.

     L’invisible est au-delà du métro qui gronde sans maladies dans les

harmonies  des pages blanches.

     Halte-là !

     La fête sera un stupéfiant, et vous dormirez dans mes bras, quand l’atlas

sera déchiré, et quand l’illusion aura gardé sa nudité fabuleuse comme

l’astronomie.

 

IV

     L’orfèvrerie des grandes boutiques attire les pieuvres.

     Laissons les lianes, dans le vieux parc de gargouilles ! L’églantier a étranglé

les vérités excessives.

     J’ai songé à une ville bâtie en or, mais ce fut dans une nuit avant l’aube

quand les êtres surnaturels entonnaient l’hymne à l’architecture.

     La conquête, reste à savoir, puisque les ulcères martyrisent encore les

hommes sans logis.

     Je sens le souffle de l’image éternelle, je m’agenouille devant la puissance

d’un dieu indigène.

     Je me rappelle encore les supplices de notre festin, lézardé par les cris des

victimes dans les hautes maisons de ciment armé.

     Et la route qui flagellait les membres des nains dans les rues.

     Immenses les cubes se dressaient alors, devant nos yeux enragés, et les

rivets nous médusaient dans la masse hésitante.

     Nos pensées s’engouffraient dans les cœurs de feu qui frémissaient las de

la stupeur des rames.

     Les dialogues du destin retentissaient à travers les ponts, et l’enfant

prodigue revint des écuries terriennes.

     La terreur se reflétait dans votre miroir, immensités urbaines qui avaient

vainement esquivé le supplice des dynamos perpétuelles.

     On pouvait aussi entendre le gémissement de l’acier des grandes usines

fumantes, et les larmes de l’Alléghény.

      Les fétiches collent à la perspective. N’avez-vous jamais entendu les voix

des oriflammes ?

     O Ninive rectiligne, ton souffle descend vers nous à travers les bouges et les

hôpitaux et les rossignols des sarcophages.

 

V

     Patience, dit Edmée, Babel n’a pas été bâti en un seul jour !

     Quand j’étais enfant, le désordre était l’appel de tous mes sens, et les

tatouages m’entraînaient vers l’éveil des instincts.

     J’ai trouvé des hommes écorchés vifs, et les femmes qui dansaient des

rondes de rumba autour de l’échafaud.

     La mécanique de la mémoire a trahi les prisonniers.

     J’ai mis le feu à la ville fatale, qui avait écrasé les conciliations dans le

désespoir des fables ruinées.

     Seules les machines restent debout, enivrantes comme le vin, en attendant

les paroles du prophète qui a abandonné les ruses.

     Vos nostalgies s’évanouissent dans le délire, dit Edmée.

     La chair demande le sommeil qui apportera les étrennes de miracles.

     Le navire ayant à bord la cargaison du trafic aérien s’échappera du cyclone

qui sévit près de la Statue de la Liberté démolie.

     Que ferons-nous alors, Manhattan ?

     Nous chargerons les embarcations de fureur, et nous chercherons les éclairs

qui éclateront contre les monstres.

     Le débris restera avec le chacal – ô la démence des villes d’usines !

     Nous assassinerons les hommes gris qui s’étaient tenus dans la messe des

banques.

     Et l’élixir ? demanda Edmée.

     C’est la haine des messieurs éveillés, c’est le dégoût des incroyables

vautours.

 

VI

     Le chaos pleut dans l’explosion.

     Il y a la survie du jouet mécanique qui crée l’évangile de l’homme nouveau

et de ses mythes teints en mauve.

     L’écho du bruit retentit dans le tunnel, cria Edmée.

     Pourtant la création secrète fermente dans la semence des ruines, et les

colombes bruissent au-dessus de nos têtes intransigeantes.

     La misère s’échappe de la corruption ; les idoles aux figures enfumées

s’élancent vers les pactes de la révolte.

     La plainte est terrorisée par la vie, dit Edmée.

     Les larves ressuscitent l’instinct, et les convulsions épileptiques faussent la

réalité.

     Certes, il existe l’amour, douce rage et tourbillon pressé, qui commande la

colère et la haine.

     C’est l’évasion de la paralysie, dit Edmée.

     Le cri est l’émission des images filtrées à travers mon moi.

     L’araignée de la moisissure court toujours plus vite après les femmes

possédées.

     Nous trouvons la meute des apparitions blessées dans les nuits qui ont la

flamme magique.

     Les siècles sombres trouveront la guérison, dit Edmée.

     Le symbole m’accompagne dans mes crises. La malédiction illimitée reste

sur les toits où le feu fait rage.

     Divisés, mais vivre, dit Edmée.

 

VII

     Bonheur aux chats-huants !

     Nous étions sur le sommet de granit au crépuscule qui apportait les odeurs

de la terre rouge.

     Le squelette du fantôme était en train de faire la guerre aux paquebots

enguirlandés.

     L’amour va construire le Tenochtititlan de notre esprit.

     L’identité des barbares chevauche les prunelles.

     J’ai rêvé qu’il y avait des fruitiers dans toute les rues des pharisiens, cria                                                                                                                        

Edmée.

     Les détonations cessèrent, tandis que mes yeux se fixaient sur la voix

jubilante des oiseaux aveugles.

     Nous marchions parmi les cadavres et les colonnes renversées, et le

tambourin battait l’oraison funèbre de la révolution.

     Embrasse-moi bien, dit Edmée.

     Dans un coin de la grande voie noire où il y avait un amas de pigeons morts,

de pages brûlées du New York Journal aux lettres rouges, de mains tranchées,

de poubelles remplies de lettres d’amour et de fœtus, le prophète se leva et

hurla ses angoisses.

     Tais-toi, parchemin de malheur, cria Edmée.

     Et à travers les avenues jonchées de dormeurs apeurés, er de corps pourris,

nous entendions les voix de la magnifique corruption.

     La nuit était une prodigieuse tête qui roulait dans l’égout.

     Les batailles de l’amour s’engageaient au bord du fleuve qui charriait les

miracles vacillants, et les trains aériens emportaient les ventres anonymes.

 

VIII

     Le grand soleil de la liberté.

     Maintenant je songe au printemps qui va arriver avec des plumes roses et

avec des illuminés aux têtes de requin.

     Demain sera l’asphyxie du passé trop long, et le réveil d’énormes êtres qui

ne regretterons rien.

     Bêtes ensevelies. Edmée pleura en rêvant.

     Minuit s’engage sous l’autobus qui a les roues en l’air, et qui ronronne

encore des hymnes à la fin du jour.

     Je me dirige vers la tour d’argent où les oiseaux du ciel béquètent les

éternelles ombres de l’inquiétude.

     Une immense aube détruira la dernière agonie, et les marées vont être

muettes dans la nouvelle tendresse.

     Seul, face aux cavernes des amoureux, je tournoie autour de la ville, et je

crie du haut des murs de métal.

     Hors du désert, je vous accompagnerai, hommes aux yeux ternes, hommes

las de divinités bavardes.

     L’humus sera sous vos pieds, et les machines grinceront dans les nuages,

dans les gros nuages bleus acier.

     Les langues s’amalgameront dans la fonte de la merveilleuse fièvre, dans les

prodiges du paysage des transes.

     Dans les maisons de cristal la symphonie de lumière éclatera avec des

féeries électriques.

     La drogue d’hallucination prendra naissance dans l’orgie d’un dieu qui a

imaginé la luxure des chiffres et des magiques rencontres.

     La menace plane encore fanée, mais nous devinons déjà le voyage aux

musiques des maisons lunaires et des métros étoilés.

     Un homme s’avancera géant vers les idylles des empires d’or et embrassera

le doux visage d’une jeune fille cinétique.

     Et un orgue d’aluminium chantera la conscience d’une légende qui aura

oublié les antiennes de panique.

 

IX

Les titres des journaux ténaillent le cœur :

 

LA VIE EST UNE MAGIE BLEUE

EN L’AN DES AUTOMATES 2050

 

 

In, Revue « Bifur, N° 7 »

Editions du Carrefour, 1930