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Chronique des branches

 

MIROIR POUR ORPHEE

Ta lyre mélancolique, Orphée,

Ne peut changer notre levain.

Elle ne sait façonner pour la bien-aimée captive

Dans la cage des morts

Un lit d’amour alangui,

Ni bras ni tresses.

 

Orphée, il meurt, celui qui doit mourir,

Le temps qui court dans tes yeux

Trébuche, et entre tes mains

Se brise la lyre.

 

Je te vois maintenant, tête qui glisse

Entre les rives.

Toute fleur est chant

Et l’eau une voix.

 

Je t’entends maintenant, je t’aperçois,

Ombre libérée de son orbite

Inaugurant l’errance.

 

LA ROUTE

La route est une femme

Qui a mis la main du voyageur

Dans celle de l’amant,

A rempli la paume de l’amant

De nostalgie et de coquillages,

 

                                                                 Une femme,

                                                                 Un rêve qu’une femme

                                                                 a transformé    

 

En barque étroite comme l’aile,

Revêtue de la rose des vents,

Oublieuse de son port.  

 

LA COLERE

L’Euphrate s’est mis en colère.

Sur ses rives, dans sa gorge –

Tours de séisme, tonnerre,

Et ses vagues sont des chevaux...

 

J’ai vu l’aurore aux mèches coupées

Et l’eau avec son rugissement aigu

Qui coule, enlaçant ses javelots.

 

L’Euphrate s’est mis en colère.

Ni feu ni prière n’éteindront

Cette colère blessée.

 

INVASION

L’oiseau flambe,

Les chevaux, les femmes, les chaussées

Se fractionnent comme du pain

Entre les mains de Teymour.

 

EUX

Ils sont arrivés.

Nus, ils sont entrés dans la maison.

Ils ont creusé,

Ils ont enterré les enfants,

Sont repartis.

 

MIROIR D’UN TYRAN

Epi par épi,

N’en laissez aucun...

Cette moisson est notre paradis retrouvé,

Notre pays à venir.

 

Déchirez les cœurs avec les poitrines,

Arrachez les racines,

Changez cette glèbe

Qui les a portés.

Effacez un temps qui a narré leur histoire,

Effacez un ciel qui s’est incliné sur eux,

Epi par épi,

 

Afin que la terre revienne

A son état premier...

 

Epi par épi...

 

MIROIR DU TEMOIN

Lorsque les lances se sont plantées

Dans les entrailles de Husseyn

Et qu’elles se sont parées

Du corps de Husseyn,

Lorsque les chevaux ont piétiné chaque parcelle

Du corps de Husseyn,

Et qu’ont été volés et partagés

Les vêtements de Husseyn,

 

J’ai vu les pierres s’attendrir sur Husseyn,

J’ai vu les fleurs s’endormir sur l’épaule de Husseyn,

J’ai vu les rivières avancer

Dans le cortège funéraire de Husseyn.

 

MIROIR POUR LA MOSQUEE DE HUSSEYN

Ne vois-tu pas les arbres marcher

     bossus

Dans l’ivresse et la lenteur

Pour assister à la prière ?

 

Ne vois-tu pas une épée dégainée

     pleurer

Et un bourreau sans mains

Rôder autour de la mosquée de Husseyn ?

 

MIROIR DE LA LUGE NOIRE

Tu as dit : Mon visage est un navire, mon corps une île,

     et l’eau, organes désirants.

Tu as dit : Ta poitrine est une vague,

     nuit qui déferle sous mes seins.

 

Le soleil est ma prison ancienne,

Le soleil est ma nouvelle prison,

La mort est fête et chant.

 

M’as-tu entendu ? Je suis autre que cette nuit, autre

Que son lit souple et lumineux.

Mon corps est ma couverture, tissu

Dont j’ai cousu les fils avec mon sang.

Je me suis égaré et dans mon corps était mon errance...

 

 

 

 

J’ai donné les vents aux feuilles,

J’ai laissé derrière moi mes cils,

De rage j’ai joué l’énigme avec la divinité

Et j’ai habité l’évangile de l’allaitement

Pour découvrir dans mes vêtements

     la pierre itinérante.

 

M’as-tu reconnu ? Mon corps est ma couverture,

La mort est mon chant et palais de mes cahiers,

L’encre m’est tombe et antichambre,

Mappemonde clivée par la désolation

En laquelle le ciel a vieilli,

Luge noire que traînent les pleurs et la souffrance.

 

 

 

 

Me suivras-tu ? Mon corps est mon ciel,

J’ai ouvert grand les couloirs de l’espace

J’ai dessiné derrière moi mes cils,

Routes menant vers une idole antique.

 

Me suivras-tu ? Mon corps est mon chemin.

 

LES PIERRES

 

I

Une pierre est tombée,

Quelque chose dans les murs s’est ouvert,

Le lointain est devenu plus nostalgique,

Plus désirable...

Une pierre est tombée,

Quelque chose dans l’homme a changé.

 

II

Il y a longtemps que j’aime la pierre.

Nous avons été pétris ensemble

Et nous nous sommes séparés.

Depuis longtemps je vois dans la pierre

Un nombril.

Dans les miroirs une convergence.

Nous nous sommes rencontrés,

Nous nous sommes blessés, nous avons dormi,

Nous nous sommes levés, séparés,

Et nous sommes revenus.

Me voici aujourd’hui plus éloigné encore,

Plus perçant que ce disent les miroirs,

Fragment, esquille – le premier, le dernier.

 

III

Pierre qui protège le sein de la femme enceinte,

Pierre qui m’enivre,

Titube dans les cils du poète

Et devient tourterelle

Couchée dans les cils du poète.

Pierre qui veille et devient

Tenture suspendue autour du front du poète,

Devient nuage...

 

IV

Guide-le, ô nuage,

Il ignore comment marcher, ô nuage,

Dans la spirale des ténèbres,

Et quand il s’élancera vers la lumière

Sur le versant secret dans la patrie du verbe,

Plus innocent que l’innocence de l’oiseau,

Un coup de fusil viendra l’abattre.

 

 

 

 

Guide-le, ô nuage,

Prends-le et lave-le

De la nuit de ses tueurs.

Par Dieu, ô nuage...

 

LE PAIN

Le pain est revenu à son levain.

Comme moi il voyageait dans un poème.

Pieds-nus, nous avancions :

- As-tu mangé ?

- Non 

- As-tu fait tes adieux ?

- Non

- As-tu contredit ta voix lorsqu’elle a ouvert sa blessure

     et qu’elle a crié ?

- Non.

 

 

 

 

Nuitamment nous avons marché

Dans les bas-fonds d’un champ.

Nous avons vu les vaisseaux des lettres navigantes.

Mes lettres, je les ai calquées sur mon visage

Et pour mieux comprendre la tombe voyageuse

Je me suis coiffé du chapeau de l’automne.

 

 

 

 

Nous nous sommes inclinés.

Le triste peuplier a soupiré,

Il a dit, je l’ai entendu dire :

« Le pain et moi – deux signes.

Tout chant est messager et l’eau,

Un hennissement lointain.

Le pain et moi – un seul sang. »

 

Nuitamment nous avons marché...

Les rues ont pleuré,

Les genoux des minarets ont fléchi,

Et nous nous sommes inclinés...

 

Traduit de l’arabe par Anne Wade Minkowski

in, Adonis : « Chronique des branches »

Orphée / Editions de La Différence, 2012

 

Du même auteur :

l’amour où l’amour s’exile (23/05/2015)  

Pays des bourgeons (23/05/2016)

Miroir du chemin, chronique des branches (23/05/2017)

Au nom de mon corps (23/05/2018)