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     Certes, délicieuse est la brume, au soleil levant sur les plaines

     Et délicieux le soleil ;

     Délicieuse à nos pieds nus la terre humide

     Et le sable mouillé par la mer ;

     Délicieuse à nous baigner fut l’eau des sources ;

     A baiser les inconnues lèvres que mes lèvres touchèrent dans l’ombre...

     Mais des fruits – des fruits – Nathanaël, que dirai-je ?

     Oh ! que tu ne les aies pas connus,

     Nathanaël, c’est bien là ce qui me désespère.

     Leur pulpe était délicate et juteuse,

     Savoureuse comme la chair qui saigne,

     Rouge comme le sang qui sort d’une blessure.

     Ceux-ci ne réclamaient, Nathanaël, aucune soif particulière ;

     On les servait dans des corbeilles d’or ;

     Leur goût écoeurait tout d’abord, étant d’une fadeur incomparable ;

     Il n’évoquait celui d’aucun fruit de nos terres ;

     Il rappelait le gout des goyaves trop mûres,

     Et la chair en semblait passée ;

     Elle laissait, après, l’âpreté dans la bouche ;

     On ne la guérissait qu’en remangeant un fruit nouveau ;

     A peine bientôt si seulement durait leur jouissance

     l’instant d’en savourer le suc ;

     Et cet instant en paraissait tant plus aimable

     Que la fadeur après devenait plus nauséabonde.

     La corbeille fut vite vidée

     Et le dernier nous le laissâmes

     Plutôt que de le partager.

     Hélas ! après, Nathanaël, qui dira de nos lèvres

     Quelle fut l’amère brûlure ?

     Aucune eau ne les put laver.

     Le désir de ces fruits nous tourmenta jusque dans l’âme.

     Trois jours durant, dans les marchés, nous les cherchâmes ;

     La saison en était finie.

     Où sont, Nathanaël, dans nos voyages

     De nouveaux fruits pour nous donner d’autres désirs ?

*

     Il y en a que nous mangerons sur des terrasses.

     Devant la mer et devant le soleil couchant.

     Il y en a que l’on confit dans de la glace

     Sucrée avec un peu de liqueur dedans.

 

     Il y en a que l’on cueille sur les arbres

     De jardins réservés, enclos de murs,

     Et que l’on mange à l’ombre dans la saison estivale.

     On disposera de petites tables ;

     Les fruits tomberont tout autour de nous

     Dès qu’on agitera les branches

     Où les mouches engourdies se réveilleront.

     Les fruits tombés, on les recueillera dans des jattes

     Et leur parfum déjà suffirait à nous charmer.

 

     Il y en a dont l’écorce tache les lèvres et que l’on ne mange que lorsqu’on a

très soif.

     Nous les avons trouvés le long des routes sablonneuses ;

     Ils brillaient à travers le feuillage épineux

     Qui déchira nos mains lorsque nous voulûmes les prendre ;

     Et notre soif n’en fut pas beaucoup étanchée.

 

     Il y en a dont on ferait des confitures

     Rien qu’à les laisser cuire au soleil.

     Il y en a dont la chair malgré l’hiver demeure sure ;

     De les avoir mordu les dents sont agacées.

     Il y en a dont la chair paraît toujours froide, même l’été.

     On les mange accroupi sur des nattes,

     Au fond de petits cabarets.

 

     Il y en a dont le souvenir vaut une soif

     Dès qu’on ne peut plus les trouver.

*

     Nathanaël, te parlerai-je des grenades ?

     On les vendait pour quelques sous, à cette foire orientale,

     Sur des claies de roseaux où elles s’étaient éboulées.

     On les voyait qui roulaient dans la poussière

     Et que des enfants nus ramassaient.

     Leur jus est aigrelet comme celui des framboises pas mûres.

     Leur fleur semble faite de cire ;

     Elle est de la couleur du fruit.

 

     Trésor gardé, cloisons de ruches,

     Abondance de la saveur,

     Architecture pentagonale.

     L’écorce se fend ; les grains tombent,

     Grains de sang dans des coupes d’azur ;

     Et d’autres, gouttes d’or, dans des plats de bronze émaillé.

 

     Chante à présent la figue, Simiane,

     Parce que ses amours sont cachées.

 

     Je chante la figue, dit-elle,

     Dont les belles amours sont cachées.

     Sa floraison est repliée.

     Chambre close où se célèbrent des noces ;

     Aucun parfum ne les conte en dehors.

     Comme rien ne s’en évapore,

     Tout le parfum devient succulence et saveur.

     Fleur sans beauté ; fruit de délices ;

     Fruit qui n’est que sa fleur mûrie.

 

     J’ai chanté la figue, dit-elle,

     Chante à présent toutes les fleurs.

 

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     Et l’acide prunelle des haies

     Que la neige froide rend douce.

     La nèfle qui ne se mange que pourrie ;

     Et la châtaigne de la couleur des feuilles mortes

     Qu’on fait éclater près du feu.

 

Les Nourritures terrestres, 

Editions du Mercure de France, 1897

 

Du même auteur :

 « Nathanaël, je t’enseignerai la ferveur… » (20/04/2015)

 « Nathanaël, je te raconterai les sources … » (08/05/2018)