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Verlaine

 

I

Le faible Verlaine

 

     L’enfant trop grand, l’enfant mal décidé à l’homme, plein de secrets et

plein de menaces,

     Le vagabond à longues enjambées qui commence, Rimbaud, et qui s’en va

de place en place,

     Avant qu’il n’ait trouvé là-bas son enfer aussi définitif que cette terre le lui

permet,

     Le soleil en face de lui pour toujours et le silence le plus complet,

     Le voici pour la première fois qui débarque, et c’est parmi ces horribles

hommes de lettres et dans les cafés,

     N’ayant rien autre chose à révéler, sinon qu’il a trouvé l’Eternité,

     N’ayant rien autre chose à révéler, sinon que nous ne sommes pas au

monde !

     Un seul homme dans le rire et la fumée et les bocks, tous ces lorgnons et

toutes ces barbes immondes,

     Un seul a regardé cet enfant et a compris qui c’était,

     Il a regardé Rimbaud, et c’est fini pour lui désormais

     Du Parnasse Contemporain, et de l’échoppe où l’on fabrique

     Ces sonnets qui partent tout seuls comme des tabatières à musique !

     Ni rien ne lui est plus de rien, tout est cassé ! ni sa jeune femme qu’il aime,

     Pourvu qu’il suive cet enfant, qu’est-ce qu’il dit au milieu des rêves et des

blasphèmes ?

     Comprenant ce qu’il dit à moitié, mais cette moitié suffit.

     L’autre regarde ailleurs d’un œil bleu, innocent de tout ce qu’il entraîne

après lui.

     Faible Verlaine ! Maintenant reste seul, car tu ne peux aller plus loin.

     Rimbaud part, tu ne le verras plus, et ce qui reste dans un coin,

     Ecumant, à demi fou et compromettant pour la sécurité publique,

     Les Belges l’ont soigneusement ramassé et placé dans une prison en

briques.

 

     Il est seul. Il est en état parfait d’abaissement et de dépossession.

     Sa femme lui notifie un jugement de séparation.

     La Bonne Chanson est chantée, le modeste bonheur n’est plus.

     A un mètre de ses yeux, il n’y a plus que le mur qui est nu.

     Dehors, le monde qui l’exclut, et, au-dedans, Paul Verlaine,

     La blessure, et le goût en lui de ces choses qui sont autres qu’humaines.

     La fenêtre est si petite là-haut qu’elle ne permet de voir que l’azur.

     Il est assis du matin jusqu’au soir et regarde le mur :

     L’intérieur où il est de ce lieu qui le préserve du danger,

     De ce château par qui toute la misère humaine est épongée,

     Pénétré de douleur et de sang comme le linge de la Véronique !

     Jusqu’à ce qu’y naisse enfin cette image et cette face qu’il implique,

     Du fond des âges rédivive au devant de sa face hagarde,

     Cette bouche qui se tait et ces yeux peu à peu qui le regardent.

     L’homme étrange peu à peu qui devient mon Dieu et mon Seigneur,

     Jésus plus intérieur que la honte, qui lui montre et qui lui ouvre son Cœur !

 

     Et si tu tentas d’oublier le pacte à cette heure que tu fis,

     Lamentable Verlaine, poëte, oh, comme tu t’y es mal pris !

     Cet art honorablement de vivre avec tous ses péchés

     Qui sont comme s’ils n’étaient pas, du moment où nous les tenons cachés,

     Cet art qui nous vient comme de cire d’accommoder l’Evangile avec le

monde,

     Comme tu n’y a rien compris, espèce de soudard immonde !

     Glouton ! que le vin dans ton verre fut court et que la lie en fut profonde !

     La mince couche d’alcool dans ton verre et le sucre artificiel,

     Comme tu te pressais d’en finir afin de trouver le fiel !

     Que le marchand de vin fut court à côté de l’hôpital !

     Que la triste débauche fut courte à côté de la pauvreté fondamentale,

     Vingt années par les rues Latines si grande qu’elle fut un scandale à tous les

yeux,

     Privation de la terre et du ciel, manque des hommes et manque de Dieu !

     Jusqu’à ce que, le fond même de tout, il te fût permis d’y mordre,

     D’y mordre et de mourir dessus cette mort qui était selon ton ordre,

     Dans cette chambre de prostituée, la face contre la terre,

     Aussi nu par terre que l’enfant quand il sort tout nu du ventre de sa mère. !

 

[1919]

 

II

 

L’irréductible

 

     Il fut ce matelot laissé à terre et qui fait de la peine à la gendarmerie,

     Avec ses deux sous de tabac, son casier judiciaire belge et sa feuille de route

jusqu’à Paris

     Marin dorénavant sans la mer, vagabond d’une route sans kilomètres,

     Domicile inconnu, profession, pas..., « Verlaine Paul, homme de lettres ».

     Le malheureux fait des vers en effet pour lesquels Anatole France n’est pas

tendre :

     Quand on écrit en français, c’est pour se faire comprendre.

     L’homme tout de même est si drôle avec sa jambe raide qu’il l’a mis dans

un roman.

     On lui paye parfois une « blanche », il est célèbre chez les étudiants.

     Mais ce qu’il a écrit, c’est des choses qu’on ne peut lire sans indignation,

     Car elles ont treize pieds quelquefois et aucune signification.

     Le prix Archon-Despérouses n’est pas pour lui, ni le regard de Monsieur de

Montyon qui est au ciel.

     Il est l’amateur dérisoire au milieu de professionnels.

     Chacun lui donne de bons conseils ; s’il meurt de faim, c’est sa faute.

     On ne se la laisse pas faire par ce mystificateur à la côte.

     L’argent, on n’en a pas de trop pour Messieurs les Professeurs

     Qui plus tard feront des cours sur lui et qui sont tous décorés de la légion

d’honneur.

 

     Nous ne connaissons pas cet homme et nous ne savons qui il est.

 

     Le vieux Socrate chauve grommelle dans sa barbe emmêlée :

     Car une absinthe coûte cinquante centimes et il en faut au moins quatre pour

être soûl :

     Mais il aime mieux être ivre que semblable à aucun de nous.

     Car son cœur est comme empoisonné, depuis que le pervertit

     Cette voix de femme ou d’enfant – ou d’un ange qui lui parlait dans le

paradis !

     Que Catulle Mendes garde la gloire, et Sully Prudhomme ce grand poëte !

     Il refuse de recevoir sa patente en cuivre avec une belle casquette.

     Que d’autres gardent le plaisir avec la vertu, les femmes, l’honneur et les

cigares !

     Il couche tout nu dans un garni avec une indifférence tartare,

     Il connaît les marchands de vin par leur petit nom, il est à l’hôpital comme

chez lui :

     Mais il vaut mieux être mort que d’être comme les gens d’ici.

 

    Donc célébrons tous d’une seule voix Verlaine, maintenant qu’on nous dit

qu’il est mort.

     C’était la seule chose qui lui manquait, et ce qu’i y a de plus fort,

     C’est que nous comprenons, tous, ses vers maintenant que nos demoiselles

nous les chantent, avec la musique

     Que de grands compositeurs y ont mise et toute sorte d’accompagnements

séraphiques !

     Le vieil homme à la côte est parti : il a rejoint le bateau qui l’a débarqué

     Et qui l’attendait en ce port noir, mais nous n’avons pas remarqué,

     Rien que la détonation de la grande voile qui se gonfle et le bruit d’une

puissante étrave dans l’écume,

     Rien qu’une voix comme une voix de femme ou d’enfant, ou d’ange qui

appelait : Verlaine dans la brume.

 

[1910]

 

In, Revue « Le Mercure de France, N°504, 16 Juin 1919 »

Du même auteur :

Eventail (26/04/2015)

L’Esprit et l’eau (26/04/2016

La Muse qui est la Grâce (26/04/2017)

Le cocotier (26/04/2018)