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Ils sont revenus, les morts, tous les morts de la vie,

Ils sont revenus, je les ai vus, en grande colonne.

A travers le printemps, traînant leur bagage,

Et devant eux marchait le bourreau,

Grand, large et gros, avec tant de chair autour de ses os,

Comme un sac de farine, comme un sac plein d'abats,

Avec son odeur de bourreau qui sent le suint et l'eau de Cologne,

Et qui semble son propre bagage,

Et qui pourtant portait son bagage.

Ils allaient à travers les jardins, et chantait un oiseau,

A travers les chemins, et passaient les corbeaux,

A travers les villages, une cloche sonnait,

Et le bourreau portait son bagage,

Une potence en chêne, une grande potence,

Il chantait tout bas, se donnait du courage,

L'air est pur, la route est large,

Ou encore : Ya d'la goutte à boire là-haut !

Ils sont revenus les morts, ils se sont arrêtés chez le bistrot,

On jouait au zanzi, à la belote, aux dominos,

Le bourreau disait : Dominus vobiscum,

Le bistrot disait : Encore une tournée,

Encore une tournée, disait le bourreau,

Encore une tournée, disaient les morts,

Une tournée, une dernière tournée,

La der, la der des der, disaient les morts.

Ils avaient leur bagage au milieu du village,

Ils ont déposé leur bagage,

Et tous étaient là, le vin au coin des lèvres,

Le vin au coin des yeux,

Le vin, les dés, les cartes dans le ventre,

La lâcheté, la misère, le contentement,

Et ronfler ce soir, la bouche ouverte, les pieds gras,

Ils étaient là et demandaient aux morts :

Ah ! Vous voilà  - Oui, disaient les morts.

Et qu'est-ce qu'il y a dans votre bagage ?

Un oiseau, dit un mort.

Une fleur, dit un mort.

Une musique, dit un mort.

Mais comme il est lourd votre bagage ?

Et riait le bourreau qui portait une grande potence,

Légère, si légère,

Comme un oiseau,

Comme une fleur,

Comme une musique.

Et le bistrot disait :

Une tournée, encore une tournée, j'offre une tournée,

Une tournée aux morts et à tous les morts,

S'ils ouvrent leur bagage.

Alors des rangs est sorti un mort,

Ses os cassés étaient raccommodés avec une ficelle,

Sa tête brûlée n'avait plus de cervelle.

Il ouvrit la malle, une vieille malle d'autrefois.

Elle avait fait tant de voyages,

En Russie, en Bohême, en Pologne, en Grèce,

Un vieux bagage,

Plein de poussière, de sang, de boue, de crasse,

Et ils riaient doucement, les morts,

Et le bistrot souleva le couvercle

Elle était belle, elle était nue,

Elle était jeune, elle était pure,

Elle était comme un oiseau,

Comme une fleur nue,

Comme une musique légère,

C'était la Liberté.

Et les morts ont demandé :

Maintenant, frères, qu'est-ce que vous allez faire ?

 

(La liberté et le bourreau)

 

Ecce Homo

Editions Gallimard, 1945

Du même auteur :

Bohémienne 1940 (24/04/2015)

A la tourterelle (24/04/2016)

« Il y avait un grand silence… » (24/04/2017)

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