friendship_and_love_a_glimpse_into_rabindranath_tagores_personal_life_1_

 

Poète, le soir approche ; tes cheveux grisonnent.

     Entends-tu pendant tes rêveries solitaires le message de l’au-delà ?

     C’est le soir, dit le poète, j’écoute : quelqu’un peut appeler du village,

malgré l’heure tardive.

     Je veille : Deux amoureux se cherchent. Leur cœur les guidera-t-il

sûrement ? — Les cœurs errants de deux jeunes amants se rencontreront-ils ;

leurs yeux ardents mendient une harmonie d’amour qui rompe le silence et

qui parle pour eux.

     Qui tissera la trame de leurs chants passionnés si je reste assis sur la plage

de la vie à contempler la mort et l’au-delà ? 

  

     La première étoile du soir disparaît.

     L’éclat d’un bûcher funéraire meurt lentement auprès de la rivière silencieuse

     De la cour de la maison déserte, et à la lumière d’une lune pâlie, on entend

les chacals hurler en chœur.

     Si quelque voyageur, errant loin de sa demeure, vient ici contempler la nuit

et écouter, tête penchée, le chant des ténèbres, qui sera là pour lui chuchoter les

secrets de la vie, si, fermant ma porte, je m’affranchis de toute obligation

mortelle ?

 

     Qu’importe que mes cheveux grisonnent.

     Je suis toujours aussi jeune ou aussi vieux que le plus jeune et le plus vieux

du village.

     Les uns ont un sourire simple et doux, d’autres l’œil brillant de malice.

     Ceux-ci ont des pleurs qui sourdent à la lumière du jour, ceux-là des larmes

qui se cachent dans les ténèbres.

     Tous ils ont besoin de moi, je n’ai pas le temps de méditer sur la vie à venir.

     Je suis de l’âge de tous ; qu’importe si mes cheveux grisonnent ?

 

Traduit de l’anglais par Henriette Mirabaud-Thorens

In, Rabindranath Tagore : « Le Jardinier d’amour »

Editions de la Nouvelle Revue Française, 1919

Du même auteur :

« Le même fleuve de vie… » (24/11/2014)

« Malgré le soir qui s’avance … » (23/04/2017)

« Frère, nul n’est éternel … » (23/04/2018)