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Oraison du matin

 

(Oh manque initial, et retrait dans l'élan comme d'une pelletée de cendres. Mais

il y a lieu de se brosser les dents en fredonnant un air, et de nouer adroitement

la cravate qui préserve de la solitude et de la mort.)

 

Jour, me voici comme un jardin ratissé qui s'élève

Tiré par les oiseaux. Fais que je prenne l'autobus

Avec calme ; que j'allonge un pas sobre sur les trottoirs ;

Que j'ourle dans mon coin ma juste part de couverture

Et réponde modestement aux questions qu'on me pose, afin

De n'effrayer personne. (Et cet accent de la province

Extérieure, on peut en rire aussi, comme du paysan

Qui rôde à l'écart des maisons sous sa grosse casquette.

Berger du pâturage sombre : agneaux ni brebis

Ne viennent boire à la fontaine expectative ; il paît

La bête invisible du bois et le soleil lui-même

Au front bas dans sa cage de coudriers.)

Mais jour

D'ici tonnant comme un boulevard circulaire

Contre les volets aveuglés qui tremblent, permets-moi

De suivre en paix ta courbe jusqu'au soir, quand s'ouvre l'embrasure

Et qu'à travers le ciel fendu selon la mince oblique de son ombre

Le passant anonyme et qui donne l'échelle voit

Paraître l'autre ciel, chanter les colosses de roses

Et le chœur de la profondeur horizontale qui s'accroît

Devant les palais émergés, sous les ruisselants arbres.

 

Récitatif

Editions Gallimard, 1970

Du même auteur :

Elégie de la petite gare (10/04/2015)

 Aux environs (10/04/2016) 

 Pluie du matin (10/04/2017)

« Quand montant de la porte d’Orléans… » (10/04/2018)