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La forêt qui marche

Ode

 

J’ai croisé les Anglais roulant vers la bataille

                              Sur leurs grands camions automobiles

                              Leurs visages de brique rose

                              Et leur chanson des soirs sur la Tamise

Leurs uniformes n’avaient pas la morne invisibilité

De poudre, de crasse et de fatigue

                                                  Des uniformes de l’ennemi.

J’ai vu les Anglais rouler vers la bataille

Comme la forêt qui marche de Shakespeare

Comme un soulèvement du jeune labour

Comme la sève des feuillages.

 

Ils étaient sur la route qui sent la pomme

(On entendait le canon bousculer la colline rose)

Comme une équipe de football

Comme un grand collège en promenade

Comme un équipage qui a quitté son navire natal

Parfumé de goudron de sel de gingembre et d’iode...

Pour la douce terre où nous sommes.

 

Les Anglais chantaient sur leurs lourds camions automobiles

Où il y avait des obus et des conserves

Et des chemises de rechange

Et des rasoirs Gilette et des tubs et du thé

 

Les Anglais chantaient sur leurs lourds camions automobiles

Où il y avait des obus et des gâteaux secs

Des conserves et des chemises de rechange

Des aéroplanes démontés

Et des cuirs et des sacs et des tubs et du thé.

Ils chantaient

                         Et le soir qui endort même les archanges

Mais qui sur nos bivouacs comme sur les camps grecs

Ne fait pendre jamais les ailes de Minerve

Les écoutait chanter.

Ils chantaient l’île où le brouillard cache les hommes

Ce grand bâtiment pétrifié en plein voyage...

Ce peuple de marins si secret et si limpide

Comme Steerforth quand il va mourir dans David Copperfield.

 

J’ai entendu les Anglais chanter sur la route

Ils avaient la couleur des mousses et des biches

Des champignons sous les bruyères

Des taches de rousseur des feuilles de fougères

De l’aigle [ mots illisibles] la tige des fougères.

 

Ils avaient la couleur des cabanes de bûcherons

Du chasseur et gibier qui se déjouent

De la sève qui pleure aux branches des sapins.

La couleur du whisky et des faubourgs de Londres.

 

Ils roulaient en chantant vers ce qui est le pire !

Et c’était leur île qui chante...

Et c’était la forêt qui marche de Shakespeare.

 

Choral ! Schubert joué par les étudiants !

Brocs de bière écumeuse aux rives du Neckar

Myosotis dans le jardin d’Henri Heine...

          L’Ennemi !

                              Les Vandales !

                                                       Ce Dimanche !

Un tel dimanche tant de Haine,

Où Booz dort contre toutes les meules

Où le ciel plein de monstres planétaires

Comme de poissons l’océan

(Il y en a qui charment encor la terre

Et qui sont déjà des cadavres du néant)

S’allume pour, naïf, conduire les Rois Mages.

Un dimanche où le crépuscule

Semble une aube de la nuit.

 

Un dimanche où l’on prend pour des mitrailleuses attentives

Des machines d’agriculture.

Ou vite au passage on regarde

Evoluer la silencieuse stratégie des perspectives.

 

La paix se réfugie au milieu des moissons.

Vers d’autres blés hélas ces chars et ces chansons...

 

Chanson narquoise et triste et monotone et sobre

 

J’ai entendu les Anglais chanter sur la route d’octobre.

Comme les lads qui promènent les chevaux de course

Dans ma campagne de Seine-et-Oise.

 

Obus qui souffle, tombe, explose

Et gonfle autour de lui l’atmosphère –

Tranchée où on chancelle de faim

Et où on patauge et où on n’en peut plus.

Mélinite qui laisse un nuage joufflu

Et qui souffle avec ses noirs séraphins,

Du feu bref et de la rocaille de fer.

Œuf tonnant qui tombe d’un aigle

Mitrailleuse avec son doux balancement de palme

Qui mène dans sa broderie

Et dont le bruit semble au loin sur les colline calmes

La suture qui craque entre un champ de trèfle et un champ de seigle

Et un champ de seigle et un champ d’orge –

 

Les Anglais dans le soir chantaient à pleine gorge...

Et ils ignoraient les causes profondes

Il n’y avait pas besoin pour leur armée

De dix-neuf cent quatorze et de dix-huit cent quinze

De harangues et d’anniversaires

Ni de remords, ni de revanche,

Ni que partent les fils du roi Georges –

Non – pour qu’ils traversassent la Manche

Il y avait tout simplement

Et rien d’autre n’était nécessaire

Un grand match de ca non avec les Allemands.

J’ai croisé les Anglais sur leurs automobiles

J’ai vu leurs visages de brique rose –

- les Anglais avec nous marchant contre un Empire !

Ils avaient la couleur des rochers de la Corse

Ils avaient la couleur des moutons de Lorraine...

 

Et c’était la forêt en marche de Shakespeare !

 

Oeuvres poétiques complètes,

Editions Gallimard (La Pléiade), 1999

Du même auteur :

 « Je n’aime pas dormir… » (19/01/2014)

« Contre le doute… » (19/0120/15)

Préambule (07/04/2016)

Prairie légère (07/04/2017)

Le chiffre sept (07/04/2018)