1986_1_

 

Connais-moi ...

 

Connais-moi si tu peux, ô passant, connais-moi !

Je suis ce que tu crois et suis tout le contraire :

La poussière sans nom que ton pied foule à terre

Et l'étoile sans nom qui peut guider ta foi.

 

Je suis et ne suis pas telle qu'en apparence :

Calme comme un grand lac où reposent les cieux,

Si calme qu'en plongeant tout au fond de mes yeux,

Tu te verras en leur fidèle transparence...

 

Si calme, ô voyageur... Et si folle pourtant ! 

Flamme errante, fétu, petite feuille morte

Qui court, danse, tournoie et que la vie emporte

Je ne sais où mêlée aux vains chemins du vent.

 

Sauvage, repliée en ma blancheur craintive

Comme un cygne qui sort d'une île sur les eaux,

Un jour, et lentement à travers les roseaux

S'éloigne sans jamais approcher de la rive...

 

- Si doucement hardie, ô voyageur, pourtant !

Un confiant moineau qui vient se laisser prendre

Et dont tu sens, les doigts serrés pour mieux l'entendre,

Tout entier dans ta main le coeur chaud et battant. -

 

Forte comme en plein jour une armée en bataille

Qui lutte, saigne, râle et demeure debout ;

Qui triomphe de tout, risque tout, souffre tout,

Silencieuse et haute ainsi qu'une muraille...

 

Faible comme un enfant parti pour l'inconnu

Qui s'avance à tâtons de blessure en blessure

Et qui parfois a tant besoin qu'on le rassure

Et qu'on lui donne un peu la main, le soir venu...

 

Ardente comme un vol d'alouette qui vibre

Dans le creux de la terre et qui monte au réveil,

Qui monte, monte, éperdument, jusqu'au soleil,

Bondissant, enflammé, téméraire, fou, libre !...

 

Et plus frileuse, plus, qu'un orphelin l'hiver

Qui tout autour des foyers clos s'attarde, rôde

Et désespérément cherche une place chaude

Pour s'y blottir longtemps sans bouger, sans voir clair...

 

Chèvre, tête indomptée, ô passant, si rétive

Que nul n'osera mettre un collier à son cou,

Que nul ne fermera sur elle son verrou,

Que nul hormis la mort ne la fera captive...

 

Et qui se donnera tout entière pour rien,

Pour l'amour de servir l'amour qui la dédaigne,

D'avoir un pauvre coeur qui mendie et qui craigne

Et de suivre partout son maître comme un chien...

 

Connais-moi ! Connais-moi ! Ce que j'ai dit, le suis-je ?

Ce que j'ai dit est faux - Et pourtant c'était vrai ! -

L'air que j'ai dans le coeur est-il triste ou bien gai ?

Connais-moi si tu peux. Le pourras-tu ?... Le puis-je ?...

 

Quand ma mère vanterait

A toi son voisin, son hôte,

Mes cent vertus à voix haute

Sans vergogne, sans arrêt ;

Quand mon vieux curé qui baisse

Te raconterait tout bas

Ce que j'ai dit à confesse...

Tu ne me connaîtras pas.

 

Ô passant, quand tu verrais

Tous mes pleurs et tout mon rire,

Quand j'oserais tout te dire

Et quand tu m'écouterais,

Quand tu suivrais à mesure

Tous mes gestes, tous mes pas,

Par le trou de la serrure...

Tu ne me connaîtras pas.

 

Et quand passera mon âme

Devant ton âme un moment

Éclairée à la grand-flamme

Du suprême jugement,

Et quand Dieu comme un poème

La lira toute aux élus,

Tu ne sauras pas lors même

Ce qu'en ce monde je fus... 

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Tu le sauras si rien qu'un seul instant tu m'aimes !

 

1908

Les Chansons et les Heures

Sansot éditeur, 1920

Du même auteur :

 Crépuscule (04/04/2015)

Retraite (04/04/2016)

 « Les chansons que je fais… » (04/04/2017)

Attente (04/04/2018)