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Tel était Paris avec sa grande tour où, chaque nuit, crépite la chevelure bleue    

     de la T.S.F.

et ses étincelles qui laissent sur le mur de la nuit

des traces d’allumettes chimiques ;

avec ses vieux meubles en pierre de taille,

ses parapets où les suicidés bleus et roses

font des rétablissements sur les poignets et ratent leurs numéros ;

avec son grand cirque où le public descend sur la piste,

où les femmes, folles de l’odeur des chevaux,

jaillissent du Moulin Rouge

comme les grains d’une grenade aux muqueuses amarantes.

Et maintenant que les minutes nous échappent

en fine poussière,

maintenant que nous les serrons de toute la force de nos doigts,

Paris dresse sa tour

ainsi qu’une girafe inquiète,

sa tour

qui, le soir venu,

craint les fantômes

et promène dans tous les coins les jets de ses projecteurs,

transformant le ciel parisien en une épure adroitement lavée.

Et l’Arc de Triomphe n’est plus qu’un petit banc

où Tamerlan en vareuse kaki

rêve de reboucler ses leggins.

Et l’étudiante attentive hésite

entre le Bouic et la Sorbonne,

non pour le plaisir de se faire remarquer,

mais afin de passer inaperçue,

le temps de terminer son livre.

Oh Paris !

Ici la Reine Dactylo

se mêle comme l’eau tiède au vin généreux des hommes.

Les petites filles d’autrefois

qui rêvaient du prince d’Annam

en traversant les bois peuplés de satyres médiocres,

ne voient plus,

sur la route tendre de leur avenir en fleurs,

que le bonheur industriel

qu’elles pourront créer de leur dix doigts

sur l’Underwood

d’où sortira la circulaire

qui arrêtera, encore une fois, le sens de nos artères

et le tic-tac familier de la montre ou du cœur

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Poésies documentaires complètes

Editions Gallimard, 1954