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Aveugle

 

Le sommeil est lourd aux matins de décembre

noir comme les eaux de l’ Achéron, sans rêves,

sans mémoire, sans la moindre feuille de laurier.

La veille entaille l’oubli comme la peau qu’on fouette

et l’âme fourvoyée sortant des eaux brandit

des débris de peintures des enfers, danseuse

aux vaines castagnettes, qui titube

talons meurtris par le lourd piétinement

dans l’assemblée engloutie là-bas.

 

Le sommeil est lourd aux matins de décembre.

Chaque année en décembre c’est pire.

Parga* d’abord et puis Syracuse –

ossements des ancêtres déterrés, carrières

pleines de gens épuisés, infirmes, sans souffle

sang acheté sang vendu

sang dispersé comme les enfants d’Œdipe

les enfants d’Œdipe qui sont morts.

 

Rues vides, maisons aux visages grêlés

iconoclastes iconolâtres s’entre-tuant toute la nuit.

Volets barricadés. Dans la chambre

le peu de lumière se cachait dans les coins

comme la colombe aveugle.

                                              Et lui

marchant à tâtons

dans la prairie profonde

voyait l’ombre

derrière la lumière.

 

Décembre 1945

 

*Parga : ville d’Epire. Les Anglais la vendirent à Ali-Pacha en 1819. Ses habitants grecs s’en

allèrent alors en emportant les ossements de leurs ancêtres.

 

Traduit du grec par Michel Volkovitch

in, « Anthologie de la poésie grecque contemporaine, 1945 – 2000 »

Editions Gallimard (Poésie), 2000

Du même auteur : Hélène 17/(09/2015)