TristanTzara_1_

 

Poème

 

la tête rampe entourée d’échos sur la trace des beuglements fumigènes

que les volcans ont sillonnés le long des migrations de prospecteurs

là-haut où tout n’est que pierre

et fragile gazouillis d’inconsolés soleils suivi

l’anémique viaduc débouche dans l’entonnoir de chaux de la vallée cravatée

     de portails

et la faune métallique grouille amèrement dans la mare de rouille et de fourrure

 

fragile gazouillis d’inconsolés soleils – remous de dunes

dures à craquer – les courtes sauterelles dans les fentes

qu’un doute fidèle délivre des mailles palpitantes du sommeil

et les fatigues qui bavent sur les sofas brûlants où le soleil se couche

entouré de bavardes anxiétés d’escortes géométriques

de touffes d’ectoplasme de pênes dormants et hilares

de trappes translucides de haltes d’espaces

et de bariolages de gerçures cadenassées – l’air crève

 

et que l’amour suive l’amour d’inconsolés soleils suivi

là-haut où tout n’est que pierre

amoureux des pentes douces sorcier des brusques eaux

que la nuit grelotte au fond de cale

que tu puisses sortir des poches des cocotiers

les mouchoirs volants où sourdent les vœux des voyageurs sans lune

sur les illusions difformes et les entrepôts des races

la pluie me sa bâche de serre

et le côtre grandi au sein de corail béquète le récif

les yeux mouillés en rade de découragement

qui t’attendent

là-haut où tout n’est que pierre

et s’en détournent avec indifférence

 

des chants voraces ont embrouillé les plumes de leurs mesures mourantes

au pupitre du navire où le vent a ramassé le déluge de toutes les directions que

     les faunes ont suivies et délaissées

tant ils tournoyaient de lents printemps dans l’œil clément de l’embouchure

que les écueils s’étaient mis à frémir des oreilles de radeaux

que les insectes durcis à la lune mijotaient dans l’impuissance des rêveries

c’était des cloches des immémoriaux bastingages que les giboulées des siècles

     giflaient les voûtes

le fruit du sable blême gisait auprès du mamelon d’effroi

et la rude falaise assise en elle-même les genoux au menton

mastiquait son étoile et la paisible lumière qui la gouvernait

 

ramasseuse de mégots dans les brousses d’extases

et d’astres délabrés tombés loin dans la fosse aux secrets

tronçons de pays de lourdeurs déchiquetés segments d’invraisemblables

     soupçons

de trébuchantes fluidités de ressac

distraite convalescence de flammes de casoars

là-haut où tout n’est que pierre

les cuves mystérieuses de la fascination

fermentent le blé illusoire des voix

sur les branchages des cataractes le soir les araignées des yeux se muent en

     peine

sauvage espoir projeté avec les boomerangs et les comètes

dans l’obscure humidité de jais que nul retour n’effleure d’ailes pensantes

ni de tisons d’amour

 

et la dormeuse – incrédule aux vagabondes caresses –

ceinte des galères où se pétrit l’esprit

où nulle avance ne fêle d’un infidèle reflet l’étoilée paresse du mystère

se fraye un essor dans le sentier de tessons de proverbes que le bruit dissimule

vers la chair infiniment mobile du rêve

et s’en détourne avec indifférence

 

et c’est dans la fumée les treilles de fumée la fumée

que caracole le beaupré piétine le grésil

c’est dans la fumée des pâturages extrêmes là tout n’est que pierre

et c’est la fumée du soleil qui monte de l’éboulement des dés

les attroupements des cases autour des aveugles résignations

les côteaux déplissés aux passages des lourds convois de chaleurs

les lents loisirs élimés couverts sous le plaid des fourrages

évanouie figure dans le bruit des bêtes

éclat épanoui dans le panier de bruits

et coupant en biais le crayeux relief la torpeur de ce bruit

tatoue la façade de funestes visées

er d’amour

 

tant d’heures m’ont bâti de leur ciment friable de tibias en croix

tant d’hommes m’ont précédé dans l’auguste sillon d’exaltation

tant d’âme s’est dispersé à édifier la chance que je joue

dans la geôle sans compagnon où rode un sang épais de remords

tant de douces frénésies ont charrié des paysages vers mes yeux

et d’amères consciences ont retenu les lames de fond dans leur tamis d’anxiété

tant d’invisibles voyages ont trempé dans mes sens

tant d’alcalins miracles nous ont lié

à la flottille de paroles – sédiment des divines insinuations

et déposé de fugitives hypothèses dans les creusets des minuits de l’esprit

où se brisent les lames de fond et celles de l’amour se brisent

et tant d’autres s’enflent et se dénouent

et tant d’autres se brisent secrètement

 

et que le hibou marche et que la nuit tresse

et que la nuit marche sur le pied de l’étang

et que le rocher tressé de hiboux dresse sa tente

que le froid vienne de nus boas couvrir la paix de la colombe

là-haut où tout n’est que pierre

où l’herbe durcit où les doigts se fanent

où le héron craint le flot où son ombre grésille

où les bijoux tombent et les lèvres du glacier vacillent

où le fœtus se creuse l’écrin dans la lampe mandibule

où le souvenir secoue le vent des victoires sur le deck

où l’on écrase la côte pelure du temps

où l’ouïe se voile d’orient d’autrefois et de fatalité

sur les mouvantes vanités des distances de cristal

là-haut tout n’est que pierre indéfiniment

 

et dans l’alambic des jeux où nous versons les larmes et là-haut tout n’est que

     pierre

l’alarme celle qui sonne une seule fois sonne tirée du haut d’une larme au

     hauban

suspendue au gosier crachat du vent lente à ne pas pouvoir dormir

déchirée du soleil visitée des soleils lourde à la mer

tant que l’ombre grignote des bords poreux de la nuit

tant que les feux se rangent du côté des amis sur les bancs

et s’en détournent avec indifférence

l’oiseleur de quartz peut abreuver la lumière naine d’abside

au chuchotement qui perle le déclic de son élytre

mais de quel irréel désordre de cryptes et de paupières

de quelle âpre couleur du fond des refrains

avons-nous puisé l’ancien dégoût couvert sous feuille morte de boucliers

et entourés d’invisible boucliers

repoussant toute vie sur le passage

l’ennui – infernal moyen -  les vilebrequins furetant le bled –

leur bourdonnant magnétisme cernant les alligators dans le marcher sans pas –

avons-nous atteint - là-haut où tout n’est que pierre – la fraternelle pierre

là-haut où tout n’est que pierre

et contagion dans le hâvre des talismans et des instincts

 

miroir englouti dans les amples golfes nous rendra-t-on à l’aurore les vitreux

     refuges

des feintes nudités les noms où n’ondule encore que l’indulgence des roches

les bastions de la chaîne humaine lustrés de mica

rabottent le massif de nuages – ce sont les dents du tonnerre –

gorge déployée – que nous tend la croûte de neige –

ricanent là-haut

un hiatus dans la béante éternité a mordu

et les terrasses se fendent jusqu’au cœur des croyances

les zones de cerveaux démantelés glissent sur des embarcations de perfides

     limites

ce sont les amorces de nos expériences –

polaire désagrégation – caverneuse fanfare –

qui s’en détournent avec indifférence

 

frileux avenir – lent à venir

un écumant sursaut m’a mis sur la trace de regard

là-haut où tout n’est que pierre et nappe de temps

voisin des crêtes argileuses où les jamais s’enflent sous robe d’allusions

je chante l’incalculable aumône d’amertume

qu’un ciel de pierre nous jette – nourriture de honte et de râle –

en nous rit l’abîme

que nulle mesure n’entame

que nulle voix ne s’aventure à éclairer

in saisissable se tend son réseau de risque et d’orgueil le pouls de la nuit

là où l’on ne peut plus

où se perd le règne le silence plat

ainsi se rangent les jours au nombre des désinvoltures

et les sommeils vivent aux crochets du jour sous leur joug

jour après jour se range la queue et danse autour

et là-haut tout n’est que pierre et danse autour

 

In, Revue « Bifur, N° 1 »

Editions du Carrefour, 1929

Du même auteur :

« dimanche lourd couvercle… » (17/06/2014)

Il fait soir (15/07/2014)

Sur le chemin des étoiles de mer (22/01/2016) 

« il y a un bien beau pays dans sa tête… » (22/01/2017)

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