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Envoi

 

JE CHANTE LE SOI – MËME

Je chante la personne simple séparée, le Soi-même,

Cependant que j’exprime le mot Démocratique, le mot En-Masse.

 

La physiologie fait mon chant, pied et cap,

Ni la physionomie ni le cerveau à eux seuls ne méritent la Muse, je dis que la

     forme complète la mérite bien davantage,

Le Féminin autant que le Masculin fait mon chant.

 

Vie immense en ses passions, son rythme, sa puissance,

Trésor d’allégresse, conçu pour la liberté d’agir sous la contrainte divine,

L’Homme Moderne fait mon chant

 

COMME JE MEDITAIS EN SILENCE

Comme je méditais en silence,

Que je revenais à mes poèmes, réfléchissais, m’attardais,

Un Fantôme se dressa devant moi, la mine méfiante,

Effrayant de beauté, d’âge, de force,

          Le génie poétique des terres anciennes,

Qui dirigea vers moi ses yeux enflammés,

Et, désignant du doigt une foule de chants intemporels,

Me menaça de sa voix, Que chantes-tu là, me dit-il

Ne sais-tu pas qu’il n’existe qu’un seul thème pour les bardes appelés à

     durer ?

C’est le thème de la guerre, la fortune des combats,

L’éducation de guerriers parfaits.

 

Alors je répondis, si c’est ainsi

Ombre hautaine, moi aussi je chante une guerre, plus longue plus grande

     qu’aucune du passé,

Une guerre que je livre dans mon livre avec des fortunes diverses, fuite,

     avancées, retraites, victoires différées ou précaires

(Et cependant toutes sûres ou presque, à la fin), mon champ de bataille le

     monde,

Ma guerre pour la vie la mort, le corps l’Âme éternelle,

Regarde, moi aussi je suis venu chante le chant des batailles,

Et plus que tout l’éloge des guerriers courageux.

 

DANS LA CABINE DES VAISSEAUX EN MER

Dans la cabine des vaisseaux en mer,

L’infini du bleu expansivement de tous côtés,

Vents sifflants, vagues musicales, immenses vagues impérieuses,

Ou peut-être à bord d’une barque solitaire balançant sur l’épaisseur marine,

Emplie de foi joyeuse, déployant ses voiles blanches,

Epousant l’éther dans l’étincellement d’écume du jour, ou sous la foule des

     étoiles nocturnes,

Par des marins jeunes ou vieux je serai lu, réminiscence de la terre,

Dans la perfection des rapports, enfin.

 

Voici nos pensées de voyageurs,

Voici que la terre seule la terre ferme n’apparaît plus, diront-ils alors,

Voici que le ciel tend son arc sur nos têtes, nous sentons le vacillement du

     pont sous nos pieds,

Nous sentons les longues pulsations, le flux et le reflux du mouvement infini,

Les tonalités du mystère invisible, les vastes vagues suggestions de la salure

     liquide, des syllabes fluides et liquides,

Le parfum, le craquement léger des cordages, le rythme mélancolique,

L’horizon sans bornes, l’horizon brumeux lointain, tout nous accompagne,

Et voici devant nous le poème de l’océan.

 

Ne faiblis pas mon Livre, accomplis ton destin,

Toi qui n’es pas réminiscence de la terre seule,

Toi qui navigues telle la barque solitaire sillonnant le ciel, barque de but

     inconnu et cependant de foi totale ,

Va de conserve avec tous les vaisseaux, va vogue !

Porte-leur le pli de mon amour (chers marins, je vous le plie dans le pli de

     chaque feuille) ;

Accélère, mon Livre ! déploie tes voiles blanches ma petite barque à travers les

     vagues impérieuses,

Musique, fais voile, emporte apporte au-delà de l’infini du bleu à toutes les

     mers,

Ce chant que je destine aux marins et leurs vaisseaux.

 

POEME POUR LES MERS ETANGERES

Je me suis laissé dire que vous demandiez une clé capable d’ouvrir cette

     énigme le Nouveau Monde,

De définir l’athlétique démocratie Amérique,

Regardez, je vous envoie mes poèmes, vous y trouverez ce que vous cherchez.

 

A UN HISTORIEN

Toi qui célèbres les disparus,

qui explores la face externe, la surface des races, les manifestations de la vie,

Toi qui a traité de l’homme créature politique, agrégats, dirigeants et prêtres,

Moi, l’habitant des Alleghanies, qui parle de lui tel qu’il existe en son droit

     propre,

qui palpe le pouls de la vie tel qu’il ne s’est pas souvent exhibé (ce grand

     orgueil de l’homme envers lui-même),

Moi le chanteur de la Personnalité, définissant ce qui est encore à être,

Je projette l’histoire du futur.

 

TOI CHERE VIEILLE BONNE CAUSE

Toi vieille cause !

Toi l’incomparable, toi la passionnée bonne vieille cause,

Toi la sévère, la douce, l’impitoyable idée,

L’immortelle à travers les siècles, les races, les pays,

Au lendemain d’une étrange et triste guerre conduite en ton nom

(Car je crois que toutes les guerres ont réellement été livrées et le seront

     toujours en ton nom),

Ecoute mes chants, la marche éternelle que je t’adresse.

 

(Cette guerre, mes chers soldats, ne fut pas faite pour l’amour de la guerre,

Bien plus nombreux ceux qui attendaient sans rien dire au dernier rang, qui

     viendront au premier rang dans mon livre.)

 

Ô toi l’orbe dans la foule des orbes !

Toi le principe qui fermente, qui fomente, toi le germe latent, toi le centre !

La guerre fait ses révolutions autour de toi, ton idée,

Avec tout son jeu véhément de causes coléreuses

(Leurs conséquences empliront trois fois mille années),

Mes récitatifs pour toi, - mon livre la guerre ne font qu’un,

Je suis immergé dans son esprit moi et mon monde, tout comme la lutte

     prend son axe en toi,

De même qu’une roue tourne sur son moyeu mon livre à son insu,

Tourne autour de ton idée.

 

EIDOLONS

     J’ai vu un voyant

Qui examine les teintes les objets de l’univers

Les champs de l’art, du savoir, du plaisir, des sens,

     Et cueillait l’eidolon.

 

     Place dans tes chants, me dit-il,

Non plus l’heure troublante ni le jour, segments, parcelles incluses en lui,

Place d’abord dans ton chant comme lumière absolue, comme chant

     d’enchantement absolu

     La lumière des eidolons.

 

     A jamais la brume des origines,

A jamais la croissance, l’arrondissement du cercle,

A jamais le sommet, la jonction finale (avant le redépart),

     Eidolons ! Eidolons !

 

     A jamais le muable,

A jamais la matière, le changement, l’effondrement, la cohérence nouvelle,

A jamais les ateliers, les fabriques du divin,

     La production d’eidolons.

 

     Vous, moi

Femme, homme, Etat, célèbres ou inconnus,

Qui respirons la richesse, la force, le beau, le bien bâti,

     Ne bâtissons en fait qu’eidolons.

 

     L’ostensible évanescence,

L’humeur subtile de l’artiste, les longues études du savant,

Les labeurs du guerrier, du martyr, du héros,

     Façonnent les eidolons.

 

     Toute vie humaine

(Unités confondues, sans l’oubli de la moindre pensée, émotion, action),

Sa totalité grande ou petite additionnée en une seule somme,

     Tient en son eidolon.

 

     L’ancien, le très ancien désir

Visait les pinacles, eh bien vois ! propulsé par la science moderne,

Vers des pinacles plus hauts plus neufs

     L’ancien, le très ancien désir perdurant en eidolons.

 

     L’ici maintenant de l Amérique

Au présent de ses activités complexes, fiévreuses,

Libérant agrégats ségrégats pour l’avenir seul,

     Eidolons d’aujourd’hui.

 

     Avec ceux du passé,

Pays disparus, royautés reines d’au-delà l’Atlantique,

Conquérants de jadis, expéditions anciennes, lointaines navigations,

     Faisant alliance d’eidolons.

 

     Densités, croissances, façades,

Strates des montagnes, sols, rochers, arbres géants,

Naissances anciennes, morts anciennes, vies pérennes, sur le point de finir

     Eternelles eidolons.

 

     Exaltées, ravies, extatiques,

Les choses visibles, mais une seule matrice

Encline à produire forme sur forme orbique :

     La toute-puissante terre-eidolon.

 

     Tout l’espace, tout le temps

(Les étoiles, les terribles soubresauts solaires,

L’enflement, l’affaissement, le terme de ce qui fait usage plus ou moins bref),

     Rien qu’une plénitude d’eidolons.

 

 

     Les myriades silencieuses,

Les océans infinis où les fleuves se déversent,

Les innombrables identités singulières et libres, comme la vue,

     D’autre réalité vraie qu’eidolons.

 

     Pas le monde notre monde,

Pas l’univers tous ces univers, mais elles l’univers,

Finalité et but, permanence de la vie vivante,

     Les eidolons, les eidolons.

 

     Par-delà tes leçons savant professeur

Plus loin que les télescopes spectroscopes chercheur aigu, par-delà les

     mathématiques,

Par-delà la chirurgie médicale, l’anatomie, le chimiste et sa chimie,

     Entité des entités, eidolons.

 

     Fixes quoique sans fixité,

A jamais seront, furent ou sont,

Englobant le présent jusqu’au futur sans terme

     Les eidolons, eidolons, eidolons.

 

     Le prophète et le barde,

Ne cesseront pas d’intervenir sur de plus hautes scènes,

Ne cesseront pas de méditer, d’interpréter pour le Moderne, pour la

     Démocratie,

     Dieu et les eidolons.

 

     Toi mon âme,

Joies, exercices incessants, exaltations,

Ta soif enfin amplement rassasiée, t’apprêtes à rencontrer

     Tes compagnes eidolons.

 

     Ton corps permanent,

Le corps qui se cache au fond de ton corps,

L’unique finalité de la forme que tu revêts, l’authentique je moi-même,

     Simple image, eidolon.

 

     Tes chants réels ailleurs qu’en tes chansons,

Pas de musiques spéciales à chanter, de musique pour elle-même,

Mais la somme issue de tout, émanant se dissolvant,

     Ronde eidolon de pleine rodondité.

 

C’EST POUR LUI QUE JE CHANTE

C’est pour lui que je chante,

Hausse présent sur passé

(Tel l’arbre pérenne issu des racines, le présent du passé)

Le dilatant lui par l’espace le temps, fusionnant les lois immortelles.

Pour qu’elles le fassent être à lui-même sa loi.

 

QUAND JE LIS LA BIOGRAPHIE

Quand je lis la biographie glorieuse,

Je me demande : est-ce là ce que l’auteur appelle une vie d’homme ?

Quand je serai mort est-ce ainsi qu’on racontera ma vie ?

(Comme si quelqu’un pouvait rien connaître de ma vie,

Alors que moi-même je pense ne rien savoir ou si peu de ma vie réelle,

Deux ou trois petites choses, deux ou trois vagues clés indirectes

Que j’aurai cherchées, trouvées pour mon usage ici-bas.)

 

AU COMMENCEMENT DE MES ETUDES

Au commencement de mes études la première étape me plut tellement,

Ce simple fait de la conscience, nos formes, notre puissance de mouvement,

Le moindre insecte, animal, les sens, la vue, l’amour,

Oui l’étonnement du plaisir me pénétra d’une telle vénération

Que je n’ai pratiquement plus voulu avancer plus loin,

Je me suis arrêté, j’ai baguenaudé, j’ai chanté le chant de mon extase.

 

GRANDS COMMENCANTS

Comme la terre leur est abondante (chaque fois qu’ils apparaissent !)

Comme ils lui sont chers comme ils lui sont sacrés !

Comme ils s’adaptent à eux-mêmes à autrui – leur âge semble un paradoxe !

Comme le monde va vers eux sans rien connaître d’eux !

Comme l’inéluctable chaque fois colore leur destin !

Comme chaque époque se trompe d’objet d’adulation de récompenses !

Comme il faut chaque fois payer le même inexorable prix pour la même

     grandeur d’achat !

 

AUX ETATS-UNIS

Message à chacun de nos Etats, chaque cité de nos Etats :

     Résistance maximale, obéissance minimale,

Obéissance sans discussion signifie esclavage total,

Esclavage total c’est certitude pour les nations et villes de la terre de ne plus

     jamais retrouver la liberté.

 

EN VOYAGE PAR LES ETATS

En voyage par les Etats, nous sommes sur le départ

(Ce sont nos chants qui nous poussent par le monde, mais oui,

Qui nous font embarquer vers les pays, les mers du globe entier),

Volontiers élèves de tous, professeurs de tous, amants de tous.

 

Nous avons regardé s’éloigner les saisons dispensatrices d’elles-mêmes,

Nous avons dit, pourquoi un homme une femme ne produiraient-ils pas autant

     que les saisons, ne diffuseraient-ils pas autant ?

 

Nous posons un peu dans chaque cité chaque ville,

Nous traversons le Kanada, le Nord-Est, la vaste vallée du Mississippi, les

     Etats du Sud,

Nous conférons d’égal à égal avec chacun des Etats,

Nous sommes nos propres juges, invitons les femmes les hommes à écouter,

Nous nous disons à nous-mêmes : Souviens-toi, ne crains rien, sois droit,

     promulgue le corps et l’âme,

Pose un instant passe ta route, sois copieux, tempéré, chaste, magnétique,

Ce que tu diffuseras reviendra comme les saisons reviennent,

Aura peut-être un jour l’importance des saisons.

 

POUR UNE CERTAINE CANTATRICE

Tiens je te donne ce cadeau,

Je le gardais à l’intention d’un héros, orateur peut-être, ou général,

Tout homme au service de la bonne vieille cause, la grande idée, le progrès, la

     liberté de la race,

Adversaire courageux des despotes, rebelle téméraire ;

Mais je m’aperçois qu’il te revient tout autant qu’aux autres.

 

IMPERTUBABLE MOI

Imperturbable moi, bien sur mes pieds, à l’aise dans la Nature,

Ayant maîtrise de tout, gardant l’aplomb parmi les choses irrationnelles,

Contenu comme elles, passif, réceptif, silencieux comme elles,

Je trouve mes occupations, pauvreté, notoriété, faillites, crimes, moins vitales

     que j’imaginais,

Voyageant vers la mer du Mexique, ou bien Mannahatta, au Tennessee ou bien

     tout au nord ou très à l’intérieur,

Homme des rivières, homme des bois, vivant la vie des fermes dans nos Etats,

     ou menant vie côtière, ou près des lacs, ou au Kanada,

Partout où ma vie se passe, garder oui garder mon propre équilibre devant les

     contingences,

Affronter la nuit les orages la faim le ridicule les accidents les rebuffades

     comme font les arbres, les animaux.

 

SAVANTISME

Tout au loin mes yeux voyant chaque résultat, réussite revenir à sa source,

     son nid son gîte, dans l’obligation parfaite,

Tout au loin les heures, les mois, les ans – au loin les commerces, les traités,

     les établissements, dans leurs moindres détails, 

Tout au loin la vie quotidienne, la parole, les ustensiles, la politique, les

     richesses, les personnes ;

Tout au loin nous-mêmes, moi mes feuilles mes chants, pleins de foi,

     d’admiration

Ressemblant à un père qui va vers son propre père, il conduit ses enfants par la

     main.

 

UN VAISSEAU DEMARRE

Oh, la mer sans limites,

Un vaisseau s’en va sur son ventre, toutes voiles ouvertes, même les papillons,

Son enseigne flotte au mât comme il accélère, accélère en majesté – sous sa

     ligne les vagues rivalisent d’émulation,

Cernent encerclent le vaisseau d’écume, d’ondoyantes formes qui étincellent.

 

J’ENTENDS CHANTER L’AMERIQUE

J’entends chanter l’Amérique, j’ai dans l’oreille la variété des chants,

Le chant des ouvriers, chacun chante le sien comme il se doit, joyeux fort,

Le charpentier chante le sien cependant qu’il mesure la planche la poutre,

Le maçon chante le sien, il se prépare pour son travail ou il le quitte,

Le marinier chante le sien, le chant de ce qui est à lui dans sa barque, l’homme

     de pont sur le pont du steamer chante le sien,

Le cordonnier chante le sien, assis à son établi, le chapelier le sien debout à sa

     table,

Le chant du bûcheron, le chant du garçon laboureur qui s’en va dans le matin,

     ou au repos le midi ou au coucher du soleil,

La délicieuse chanson de ta mère, la jeune femme à son travail, la jeune fille

     qui lave ou bien qui coud,

Chacun chante ce qui lui appartient à lui ou à elle, à personne d’autre,

Le jour ce qui est au jour – la nuit l’équipe de jeunes compagnons, robustes,

     amicaux,

Chantent la bouche ouverte leurs puissantes mélodies.

 

QUELLE EST LA PLACE QU’ON ASSIEGE ?

Quelle est la place qu’on assiège, qui essaie vainement de lever le siège ?

Voyez, je dépêche un commandant vers cette place, vif, brave, immortel,

L’accompagnent la cavalerie l’infanterie, des escouades d’artillerie,

D’artilleurs, j’envoie les canonniers qui feront le plus de victimes.

 

QUOIQUE CELUI QUE JE CHANTE

Quoique celui que je chante

(Il est un et cependant fait de contradictions) soit voué par moi à la Nationalité,

Je lui laisse la révolte (ô le droit implicite à l’insurrection ! L’inextinguible,

     l’indispensable feu !).

 

NE ME FERMEZ PAS VOS PORTES

Ne me fermez pas vos portes orgueilleuses bibliothèques,

Tout le nécessaire qui manquait à vos rayons bien remplis, je l’apporte,

Du fond de la guerre j’émerge, j’ai fait un livre,

Les mots n’y comptent pour rien, tout est dans le sens,

Mon livre est distinct, rien ne le lie au reste, à la logique de l’intellect,

Vous oui vous latences inédites vous vibrerez à chaque page.

 

POETES DE L’AVENIR

Poètes de l’avenir ! orateurs, chanteurs, musiciens de l’avenir !

Ce n’est pas à moi maintenant de justifier ni répondre qui je suis,

Ce sera à vous, la classe nouvelle, indigène, athlétique, continentale, plus

     grande jamais vue,

De vous dresser et me justifier, oui à vous !

 

Moi je n’ai guère écrit qu’un ou deux mots d’indication pour le futur,

Je ne me suis avancé au mieux qu’une petite seconde avant de pivoter et rentrer

     dans l’ombre.

 

Je suis l’homme qui flânant sans cesse sans jamais s’arrêter vous lance au

     passage un regard puis s’est détourné,

Vous laissant soin d’éprouver ce regard, de le définir,

J’attends de vous l’essentiel.

 

A VOUS

Etranger, si vous me croisez sur la route et désirez me parlez, pourquoi ne me

     parleriez-vous pas ?

Pourquoi ne vous parlerais-je pas ?

 

TOI LECTEUR

Toi lecteur qui pulses de vie d’orgueil d’amour autant que moi,

Les chants qui suivent te sont, pour cette raison, dédiés.

 

Traduit de l’anglais par Jacques Darras

In, Walt Whitman :“ Feuilles d’herbes"

Editions Gallimard (Poésie), 2002

Du même auteur :

 Descendance d’Adam / Children of Adam (27/01/2015)

Chanson de moi-même / Song of myself (25/01/2017)

Drossé au sable / Sea - drift (28/07/2017)

Départ pour Paumanok / Starting from Paumanok (27/01/2018)

 

 

Inscriptions

 

                             ONE’S SELF I SING                                                                                                                                 

One's-self I sing, a simple separate person,

Yet utter the word Democratic, the word En-Masse.

 

Of physiology from top to toe I sing,

Not physiognomy alone nor brain alone is worthy for the Muse, I say the Form

     complete is worthier far,

The Female equally with the Male I sing.


Of Life immense in passion, pulse, and power,

Cheerful, for freest action form'd under the laws divine,

The Modern Man I sing.

AS I PONDERD’IN SILENCE 

As I ponder'd in silence,

Returning upon my poems, considering, lingering long,

A Phantom arose before me with distrustful aspect,

Terrible in beauty, age, and power,

The genius of poets of old lands,

As to me directing like flame its eyes,

With finger pointing to many immortal songs,

And menacing voice, What singest thou? it said,

Know'st thou not there is but one theme for ever-enduring bards?

And that is the theme of War, the fortune of battles,

The making of perfect soldiers.

 

Be it so, then I answer'd,

I too haughty Shade also sing war, and a longer and greater one than any,

Waged in my book with varying fortune, with flight, advance and retreat,

     victory deferr'd and wavering,

(Yet methinks certain, or as good as certain, at the last,) the field the world,

For life and death, for the Body and for the eternal Soul,

 Lo, I too am come, chanting the chant of battles,

I above all promote brave soldiers.


IN CABIN’D SHIPS AT SEA

In cabin'd ships at sea,

The boundless blue on every side expanding,

With whistling winds and music of the waves, the large imperious waves,

Or some lone bark buoy'd on the dense marine,

Where joyous full of faith, spreading white sails,

She cleaves the ether mid the sparkle and the foam of day, or under many a

     star at night,

By sailors young and old haply will I, a reminiscence of the land, be read,

In full rapport at last.

 

Here are our thoughts, voyagers' thoughts,

Here not the land, firm land, alone appears, may then by them be said,

The sky o'erarches here, we feel the undulating deck beneath our feet,

We feel the long pulsation, ebb and flow of endless motion,

The tones of unseen mystery, the vague and vast suggestions of the briny

      world, the liquid-flowing syllables,

The perfume, the faint creaking of the cordage, the melancholy rhythm,

The boundless vista and the horizon far and dim are all here,

And this is ocean's poem.

 

Then falter not O book, fulfil your destiny,

You not a reminiscence of the land alone,

You too as a lone bark cleaving the ether, purpos'd I know not whither, yet ever

     full of faith,

Consort to every ship that sails, sail you!

Bear forth to them folded my love, (dear mariners, for you I fold it here in

     every leaf;)

Speed on my book! spread your white sails my little bark athwart the imperious

     waves,

Chant on, sail on, bear o'er the boundless blue from me to every sea,

This song for mariners and all their ships.

TO FOREIGN LANDS

I heard that you ask'd for something to prove this puzzle the New World,

And to define America, her athletic Democracy,

Therefore I send you my poems that you behold in them what you wanted.


TO AN HISTORIAN

You who celebrate bygones,

Who have explored the outward, the surfaces of the races, the life that has

     exhibited itself,

Who have treated of man as the creature of politics, aggregates, rulers and

     priests,

I, habitan of the Alleghanies, treating of him as he is in himself in his own

     rights,

Pressing the pulse of the life that has seldom exhibited itself, (the great pride of

     man in himself,)

Chanter of Personality, outlining what is yet to be,

I project the history of the future.


TO THEE OLD CAUSE

To thee old cause!

Thou peerless, passionate, good cause,

Thou stern, remorseless, sweet idea,

Deathless throughout the ages, races, lands,

After a strange sad war, great war for thee,

(I think all war through time was really fought, and ever will be  really fought,

     for thee,)

These chants for thee, the eternal march of thee.

 

(A war O soldiers not for itself alone,

Far, far more stood silently waiting behind, now to advance in this book.)

 

Thou orb of many orbs!

Thou seething principle! thou well-kept, latent germ! thou centre!

Around the idea of thee the war revolving,

With all its angry and vehement play of causes,

(With vast results to come for thrice a thousand years,)

These recitatives for thee,—my book and the war are one,

Merged in its spirit I and mine, as the contest hinged on thee,

As a wheel on its axis turns, this book unwitting to itself,

Around the idea of thee.


EIDOLONS

       I met a seer,

Passing the hues and objects of the world,

The fields of art and learning, pleasure, sense,

       To glean eidolons.

 

       Put in thy chants said he,

No more the puzzling hour nor day, nor segments, parts, put in,

Put first before the rest as light for all and entrance-song of all,

       That of eidolons.

 

       Ever the dim beginning,

Ever the growth, the rounding of the circle,

Ever the summit and the merge at last, (to surely start again,)

       Eidolons! eidolons!

 

       Ever the mutable,

Ever materials, changing, crumbling, re-cohering,

Ever the ateliers, the factories divine,

       Issuing eidolons.

 

       Lo, I or you,

Or woman, man, or state, known or unknown,

We seeming solid wealth, strength, beauty build,

       But really build eidolons.

 

       The ostent evanescent,

The substance of an artist's mood or savan's studies long,

Or warrior's, martyr's, hero's toils,

       To fashion his eidolon.

 

       Of every human life,

(The units gather'd, posted, not a thought, emotion, deed, left out,)

The whole or large or small summ'd, added up,

      In its eidolon.

 

       The old, old urge,

Based on the ancient pinnacles, lo, newer, higher pinnacles,

From science and the modern still impell'd,

       The old, old urge, eidolons.

 

       The present now and here,

America's busy, teeming, intricate whirl,

Of aggregate and segregate for only thence releasing,

       To-day's eidolons.

 

       These with the past,

Of vanish'd lands, of all the reigns of kings across the sea,

Old conquerors, old campaigns, old sailors' voyages,

       Joining eidolons.

 

       Densities, growth, facades,

Strata of mountains, soils, rocks, giant trees,

Far-born, far-dying, living long, to leave,

       Eidolons everlasting.

 

       Exalte, rapt, ecstatic,

The visible but their womb of birth,

Of orbic tendencies to shape and shape and shape,

       The mighty earth-eidolon.

 

       All space, all time,

(The stars, the terrible perturbations of the suns,

Swelling, collapsing, ending, serving their longer, shorter use,)

       Fill'd with eidolons only.

 

       The noiseless myriads,

The infinite oceans where the rivers empty,

The separate countless free identities, like eyesight,

       The true realities, eidolons.

 

       Not this the world,

Nor these the universes, they the universes,

Purport and end, ever the permanent life of life,

       Eidolons, eidolons.

 

       Beyond thy lectures learn'd professor,

Beyond thy telescope or spectroscope observer keen, beyond all mathematics,

Beyond the doctor's surgery, anatomy, beyond the chemist with his chemistry,

       The entities of entities, eidolons.

 

       Unfix'd yet fix'd,

Ever shall be, ever have been and are,

Sweeping the present to the infinite future,

       Eidolons, eidolons, eidolons.

 

       The prophet and the bard,

Shall yet maintain themselves, in higher stages yet,

Shall mediate to the Modern, to Democracy, interpret yet to them,

       God and eidolons.

 

       And thee my soul,

Joys, ceaseless exercises, exaltations,

Thy yearning amply fed at last, prepared to meet,

       Thy mates, eidolons.

 

      Thy body permanent,

The body lurking there within thy body,

The only purport of the form thou art, the real I myself,

       An image, an eidolon.

 

       Thy very songs not in thy songs,

No special strains to sing, none for itself,

But from the whole resulting, rising at last and floating,

       A round full-orb'd eidolon.

 

FOR HIM I SING

For him I sing,

I raise the present on the past,

(As some perennial tree out of its roots, the present on the past,)

With time and space I him dilate and fuse the immortal laws,

To make himself by them the law unto himself.

WHEN I READ THE BOOK

When I read the book, the biography famous,

And is this then (said I) what the author calls a man's life?

And so will some one when I am dead and gone write my life?

(As if any man really knew aught of my life,

Why even I myself I often think know little or nothing of my real life,

Only a few hints, a few diffused faint clews and indirections

I seek for my own use to trace out here.)

 

BEGINNING MY STUDIES

Beginning my studies the first step pleas'd me so much,

The mere fact consciousness, these forms, the power of motion,

The least insect or animal, the senses, eyesight, love,

The first step I say awed me and pleas'd me so much,

I have hardly gone and hardly wish'd to go any farther,

But stop and loiter all the time to sing it in ecstatic songs.

 

BEGINNERS

How they are provided for upon the earth, (appearing at intervals,)

How dear and dreadful they are to the earth,

How they inure to themselves as much as to any—what a paradox appears their

     age,

How people respond to them, yet know them not,

How there is something relentless in their fate all times,

How all times mischoose the objects of their adulation and reward,

And how the same inexorable price must still be paid for the same great

     purchase.

TO THE STATES

To the States or any one of them, or any city of the States, Resist much, obey

     little,

Once unquestioning obedience, once fully enslaved,

Once fully enslaved, no nation, state, city of this earth, ever afterward resumes

     its liberty.

ON JOURNEYS THROUGH THE STATES

On journeys through the States we start,

(Ay through the world, urged by these songs,

Sailing henceforth to every land, to every sea,)

We willing learners of all, teachers of all, and lovers of all.

 

We have watch'd the seasons dispensing themselves and passing on,

And have said, Why should not a man or woman do as much as the seasons,

     and effuse as much?

 

We dwell a while in every city and town,

We pass through Kanada, the North-east, the vast valley of the Mississippi, and

     the Southern States,

We confer on equal terms with each of the States,

We make trial of ourselves and invite men and women to hear,

We say to ourselves, Remember, fear not, be candid, promulge the body and

     the soul,

Dwell a while and pass on, be copious, temperate, chaste, magnetic,

And what you effuse may then return as the seasons return,

And may be just as much as the seasons.


TO A CERTAIN CANTATRICE

Here, take this gift,

It was reserving it for some hero, speaker, or general

One who should serve the good old cause, the great idea, theprogress and

     freedom of the race,

Some brave confronter of despots, some daring rebel;

But I see that what I was reserving belongs to you just as much as to any.

ME IMPERTUBE

Me imperturbe, standing at ease in Nature,

Master of all or mistress of all, aplomb in the midst of irrational things,

Imbued as they, passive, receptive, silent as they,

Finding my occupation, poverty, notoriety, foibles, crimes, less important than

     I thought,

 Me toward the Mexican sea, or in the Mannahatta or the Tennessee, or far

     north or inland,

A river man, or a man of the woods or of any farm-life of these States or of the

     coast, or the lakes or Kanada,

Me wherever my life is lived, O to be self-balanced for contingencies,

To confront night, storms, hunger, ridicule, accidents, rebuffs, as the trees and

     animals do.

SAVANTISM

Thither as I look I see each result and glory retracing itself and nestling close,

     always obligated,

Thither hours, months, years—thither trades, compacts, establishments, even

     the most minute,

Thither every-day life, speech, utensils, politics, persons, estates;

Thither we also, I with my leaves and songs, trustful, admirant,

As a father to his father going takes his children along with him.

THE SHIP STARTING

Lo, the unbounded sea,

On its breast a ship starting, spreading all sails, carrying even her

     moonsails.

The pennant is flying aloft as she speeds she speeds so stately— below

     emulous waves press forward,

They surround the ship with shining curving motions and foam.

I HEAR AMERICA SINGING

I hear America singing, the varied carols I hear,

Those of mechanics, each one singing his as it should be blithe and strong,

The carpenter singing his as he measures his plank or beam,

The mason singing his as he makes ready for work, or leaves off work,

The boatman singing what belongs to him in his boat, the deckhand singing on

     the steamboat deck,

The shoemaker singing as he sits on his bench, the hatter singing as he stands,

The wood-cutter's song, the ploughboy's on his way in the morning, or at noon

     intermission or at sundown,

The delicious singing of the mother, or of the young wife at work, or of the girl

     sewing or washing,

Each singing what belongs to him or her and to none else,

The day what belongs to the day—at night the party of young fellows, robust,

     friendly,

Singing with open mouths their strong melodious songs.



WHAT PLACE IS BESIEGED ?

What place is besieged, and vainly tries to raise the siege?

Lo, I send to that place a commander, swift, brave, immortal,

And with him horse and foot, and parks of artillery,

And artillery-men, the deadliest that ever fired gun.

STILL THOUGH THE ONE I SINGS

Still though the one I sing,

(One, yet of contradictions made,) I dedicate to Nationality,

I leave in him revolt, (O latent right of insurrection! O quenchless, indispensable fire!)

 

SHUT NOT YOOR DOORS

Shut not your doors to me proud libraries,

For that which was lacking on all your well-fill'd shelves, yet needed most,

     I bring,

Forth from the war emerging, a book I have made,

The words of my book nothing, the drift of it every thing,

A book separate, not link'd with the rest nor felt by the intellect

But you ye untold latencies will thrill to every page.

POETS TO COME

Poets to come! orators, singers, musicians to come!

Not to-day is to justify me and answer what I am for,

But you, a new brood, native, athletic, continental, greater than before known,

Arouse! for you must justify me.

 

I myself but write one or two indicative words for the future,

I but advance a moment only to wheel and hurry back in the darkness.

 

I am a man who, sauntering along without fully stopping, turns a casual look

     upon you and then averts his face,

     Leaving it to you to prove and define it,

     Expecting the main things from you.

TO YOU

Stranger, if you passing meet me and desire to speak to me, why should you

     not speak to me?

And why should I not speak to you?

THOU READER

Thou reader throbbest life and pride and love the same as I,   

Therefore for thee the following chants.

 

Leaves of Grass

David Mc Kay,Publisher, Philadelphia, 1891–92

Poème précédent en anglais :

Dylna Thomas : De son anniversaire / On his birhtday (30/12/2018)