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Ne te suicide pas, Seigneur, voici qu’apparaît une orchidée parmi les ruines ;

ne te suicide pas, Seigneur, voici que renaît le ruisseau dans le cratère d’une

     bombe ;

ne te suicide pas, Seigneur, le ciel a mis du givre sur sa balafre, l’océan a guéri

     sa blessure d’un bandage de corail.

Ecoute, Seigneur, ton univers qui était enfantin comme le cartilage, le voilà

     revenu de sa première fougue, de sa grande désobéissance ;

Les comètes continuent de voyager, comme des berlines après une halte au

     carrefour de deux paniques,

l’azur n’en est que plus profond, d’avoir été un peu rapace ;

l’aurore n’en est que plus belle, d’avoir failli ne jamais revenir.

Tout n’a pas tellement changé, Seigneur ;

     regarde ce hameau, combien de cascades pourraient naître dans sa mare,

     combien de peupliers dans son ortie?

Tout n’a pas tellement souffert, Seigneur ;

     déjà l’épi de blé pousse dans l’orbite de ceux qui moururent de faim,

     déjà les fillettes sautent à la corde sous les ombres de ceux que l’on

     décapita…

Tout n’est pas tellement tragique, Seigneur,

     puisqu’il y a la route sans fin où même l’exil est oublié,

     puisqu’il y a le vent si doux que même les soupirs y sont joyeux,

     puisqu’il y a tout ce qui hurle l’immense plaisir d’être vivant.

 

Poèmes, un (1945-1977)

Editions Gallimard, 1977