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Dédicace

 

     Je parle de pierres qui ont toujours couché dehors ou qui dorment dans leur

gîte et la nuit des filons. Elles n’intéressent ni l’archéologue ni l’artiste ni le

diamantaire. Personne n’en fit des palais, des statues, des bijoux ; ou des

digues, des remparts, des tombeaux. Elles ne sont ni utiles ni renommées.

Leurs facettes ne brillent sur aucun anneau, sur aucun diadème. Elle ne

publient pas, gravées en caractères ineffables, des listes de victoires, des lois

d’Empire. Ni bornes ni stèles, pourtant exposées aux intempéries, mais sans

honneur ni révérence, elles n’attestent qu’elles.

 

     L’architecture, la sculpture, la glyptique, la mosaïque, la joaillerie n’en ont

rien fait. Elles sont du début de la planète, parfois venues d’une autre étoile.

Elles portent alors sur elles la torsion de l’espace comme le stigmate de leur

terrible chute. Elles sont d’avant l’homme ; et l’homme, quand il est venu, ne

les a pas marquées de l’empreinte de son art ou de son industrie. Il ne les a pas

manufacturées, les destinant à quel usage trivial, luxueux ou historique. Elles

ne perpétuent que leur propre mémoire.

 

     Elles ne sont taillées à l’effigie de personne, ni homme ni bête ni fable.

Elles n’ont connu d’outils que ceux qui servaient à les révéler ; le marteau à

cliver, pour manifester leur géométrie latente, la meule à polir pour montrer

leur grain ou pour réveiller leurs couleurs éteintes. Elles sont demeurées ce

qu’elles étaient, parfois plus fraîches et plus lisibles, mais toujours dans leur

vérité : elles-mêmes et rien d’autre.

 

     Je parle des pierres que rien n’altéra jamais que la violence des sévices

tectoniques et la lente usure qui commença avec le temps, avec elles. Je parle

des gemmes avant la taille, des pépites avant la fonte, du gel profond des

cristaux avant l’intervention du lapidaire.

 

     Je parle des pierres : algèbre, vertige et ordre ; des pierres, hymnes et

quinconces ; des pierres, dards et corolles, orée du songe, ferment et image ; de    

telle pierre pan de chevelure opaque et raide comme mèche de noyée, mais qui

ne ruisselle sur aucune tempe là où dans un canal bleu devient plus visible et

plus vulnérable une sève ; de telles pierres papier défroissé, incombustible et

saupoudré d’étincelles incertaines ; ou vase le plus étanche où danse et prend

encore son niveau derrière les seules parois absolues un liquide devant l’eau et

qu’il fallut, pour préserver, un cumul de miracles.

 

     Je parle de pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les

planètes refroidies, quand elle eut la fortune d’y éclore. Je parle des pierres qui

n’ont même pas à attendre la mort et qui n’ont rien à faire que laisser glisser

sur leur surface le sable, l’averse ou le ressac, la tempête, le temps.

 

     L’homme leur envie la durée, la dureté, l’intransigeance et l’éclat, d’être

lisses et impénétrables, et entières même brisées. Elles sont le feu et l’eau dans

la même transparence immortelle, visitée parfois de l’iris et parfois d’une buée.

Elles lui apportent, qui tiennent dans sa paume, la pureté, le froid et la distance

des astres, plusieurs sérénités.

 

     Comme qui, parlant des fleurs, laisserait de côté aussi bien la botanique que

l’art des jardins et celui des bouquets – et il lui resterait encore beaucoup à dire

– ainsi, à mon tour, négligeant la minéralogie, écartant les arts qui des pierres

font usage, je parle des pierres nues, fascination et gloire, où se dissimule et en

même temps se livre un mystère plus lent, plus vaste et plus grave que le destin

²d’une espèce passagère.

Janvier 1966

 

 

Pierres

Editions Gallimard, 1966