1564449_11304994_reg01_20120114_t114a_1_

 

Lorient – Keroman

 

     Espace portuaire dorloté par la nuit. L’ombre maousse pèse sur l’avenue

de La Perrière, les troquets aux quinquets fermés, les magasins de marée,

la glacière, le slip-way et ses bassins de carénage. Pas ou peu de bruit

encore, aucune agitation particulière, pas le tintouin excessif des nuits

estivales. L’air est vif et glacial.  Notre monde frémit et recroqueville

sous la botte hivernale. La vie la nuit se bourre d’étoupe, de silences

grassouillets, pour colmater ses brèches et opposer sa frêle résistance aux

vents perfides qui la pénètrent et malmènent. Halo orangé et brouillard givré

pour seules nippes, envapé et groggy, le port se cherche un rythme pour

l’éveil.

     La ville, toute proche, respire dans d’autres rêves, d’autres climats,

d’autres pensées. Ici, les êtres sont trop barges, trop entiers et déphasés du

bulbe, pour se satisfaire de ces rêves, climats et pensées-là. 

     Déserte, désuète et mal fardée, encalminée dans son suaire cradingue, la

criée 4 s’encroûte, se détériore et laisse périr à petit feu. Elle crève du

manque d’activité. Quelques goélands faméliques cherchent désespérément

pitance dans les rigoles d’écoulement où s’allaient autrefois échouer les

merlans, merlus, lottes, lingues ou lieus noirs, tombés des caisses ou des

tables de triage.  Les pinasses et chalutiers qui, de retour de marée,

l’inondaient de leurs innombrables paniérées, ont été sacrifiés sur l’autel de

la grande faisanderie européenne, victimes des tronçonneuses et des

chalumeaux du sournoisement bradés à quelques extra-communautaires,

exploiteurs fous de ressources maritimes et de main-d’oeuvre miséreuse.

     Il est trois heures. Le port s’ébroue de son silence et nippe ses néons de

ses premières écailles. Sous la criée 3, les côtiers débarquent et étalent leurs

caisses de poissons brillants et de langoustines excitées par le remue-

ménage naissant.

     Au ponton, les équipages gagnent leur bord. Les lampes des passerelles

et les projecteurs de pont s’allument successivement. Les moteurs sont

lancés, ronronnent et fument paresseusement. L’heure d’une nouvelle

partance a sonné...

 

Passe Ouest suivi de Ikaria LO 686070

Editions Apogée, 35000 Rennes, 2007

Du même auteur :

« Sans forfanterie aucune… » (29/09/2014)

« Coincées entre la coque et le vivier … » (07/12/2015)

Toull Lech’id (07/12/2016)

« marcher sur des chemins provisoires… » (07/12/2017)