gerard_le_gouic_participe_pour_la_seconde_fois_au_printemps_3323416_1_

 

Pierres

 

I

Ce ne sont pas les arbres

qui dominent un paysage,

ni le balancement des vallons,

le quadrillage des parcelles,

ni même les nuages.

 

ce sont les pierres,

nues, géantes,

côte à côte solitaires

comme des immolés.

 

II

Par quels arbres,

quels vents,

quelles rivières,

 

par quelles autres pierres

(celles qui s’aiguisent contre la mer,

formant des caps,

celles qui balisent

les routes des hommes ?)

 

se transmet la distance

le parler des pierres ?

 

III

D’elle-même la pierre

n’exerce aucune force,

aucune tendresse,

elle n’est coupable

d’aucune agilité

ni maladresse.

 

Elle bat pourtant

comme un pays vivant.

 

IV

La pierre

n’est pas seulement la pierre.

 

La pluie

la fait pleurer,

la lumière l’aveugle.

 

L’oiseau sur elle

qui se pose, qui repart,

l’incite à chanter,

à s’envoler.

 

V

Visages de pierre

dont les yeux se retirent

de la lumière,

dont le nez s’efface,

dont les lèvres se brisent.

 

visages de pierre

qui ne conservent que l’ouïe,

et l’ombre d’une aile.

 

VI

Couchée dans la terre,

ce sont les hommes qui dorment,

 

dressées au milieu des landes,

ce sont des armées en attente,

 

agenouillées sur les talus

ce sont des pèlerins en prière.

 

sculptées à la force du temps,

ce sont des hommes de pierre.

 

VII

Qui n’a rencontré

des pierres malades,

aveugles,

des pierres aux blessures rouges

que le soleil ne cicatrise pas ?

 

Qui n’a entendu ici

des pierres qui priaient,

d’autres qui sanglotaient,

des pierres qui couraient

autour des maisons ?

 

VIII

Chercher dans la pierre

l’emplacement des yeux,

 

accompagnant du doigt

le glissement de l’aube,

 

guetter l’évaporation

qui assèche les cavités de la nuit,

 

dégage des fêlures, des bosses

et révèle la sépulture de nos paupières,

 

chercher les yeux de la pierre,

ses dix, ses mille fenêtres.

 

Mais la pierre ne devient œil

qu’une fois son corps consumé.

 

IX

Dos contre dos,

la pierre se nourrit de nous

et nous nous remplissons

de son silence,

calendrier des saisons brûlées.

 

nous nous gorgeons

du vide de ses rides,

nous apprenons l’écriture

de ce qui n’est pas écrit,

le savoir

qui ne se sait pas.

 

Quand nous croyons

avoir tout reçu,

tout conquis,

la pierre conserve le poids du temps

qui alourdit nos membres.

 

X

Que reste-t-il

d’une étreinte avec la pierre ?

Dans les pores

la morsure du froid,

entre les lèvres le goût sans goût

de ce qui n’est ni chair ni peau,

sur les oreilles

les rugueuses caresses du silence .

 

Que reste-t-il

d’une nuit avec la pierre ?

Un indivisible envol

d’oiseaux marins.

 

Les Sentiments obscurs

Editions Coop Breizh, 29540 Spezet, 1996

Du même auteur :

 « Quand ma chienne me regarde… » (29/11/2014)

Troisième île (29/11/2015)

Cairn de Barnenez (29/11/2016)

« La campagne semble morte… » (29/11/2017)