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Harangue du policier de banlieue pendant sa ronde du matin

 

 

Tu habites dans la rosée, dans

le cri de la sittelle au-dessus des jardins,

dans le cauchemar du mouchard

et le rail conducteur du train de banlieue.

Tu souffles le brouillard dans la vallée,

la suie sur la bougie d’allumage,

tu chantes sous le sabot du cheval

et par la bouche de l’ivrogne.

Telle est ta mission.

Les veines du germe palpitent

dans le battement de ton pouls.

 

Mon maître et chef, si petit que je sois

devant le pupitre de ta puissance

je porte la main à ma casquette :

bonjour. Je fais à présent

ma ronde du matin, la ronde

des chats ; en passant devant les haies de jasmin,

devant les autos solitaires en stationnement,

plongé dans mes pensées, je compte

les flaques de lait sur l’asphalte,

j’ai encor le fracas des bidons dans la tête,

je le connais par cœur, et le barbotement

du lait, et son bruit sourd, quand il se cabre

contre la voûte du bidon,

je vois le veilleur de nuit éteindre

les lampes du chantier, je flaire

le mendiant, qui, raide maintenant,

sur le banc du parc se redresse,

bâille, se gratte l’oreille et

de nouveau s’assoupit, muet,vb

un torse d’or. Tout cela

est en moi, me resterait, même

si j’étais aveugle et sourd,

comme un sel qui retombe en putréfaction.

Sans bruit, cela coule à travers

mes veines, réfléchi

par l’expérience du sang,

à qui si peu de gens se fient.

Bien qu’il en soit ainsi

et que l’on puise être content

- car la mort attend

une vie entière,

souvent même il faut la prier –

je prends la liberté

d’oublier mon moi

er d’être seulement un souffle

sur la harpe de la peur :

 

A ce matin donne ton existence.

Fais souffler ton haleine

au-dessus des toits,

pour que tes enfants ne s’essoufflent pas.

Les poumons du soleil emplis-les

de lumière, fais-le nous éclairer,

apaiser l’abcès d’ombre

de notre peur. Lève la main ;

doucement comme le tilleul fleurit,

fais-la descendre sur les nuages

du monde. Ils peuvent comme givre

épouvanter les herbes,

ne plus se consumer autour

du fichu de la vendeuse de journaux.

Que lèvent

les semences du labeur,

que mûrisse l’espoir des abeilles

avec le pollen du vent,

avec la douceur du trèfle.

Mais la hâte,

cette meurtrière,

qui imagina la torture,

la capsule d’acide prussique,

elle doit s’engourdir

dans la glace du bac à essai,

s’assoupir dans la vapeur

des laboratoires et s’émousser

dans la poussière des casernes.

 

Que ne bâille point la vengeance ;

qu’elle soit exigeante.

Que ceux qui lui échappent

demeurent affligés

de rêves terrifiants.

Mais ceux qui parlent fort

et qui sont là pleins d’assurance,

qu’ils marchent en souliers de mousse

et fassent lever des colombes

aux bord des champs de tir,

laissés à l’abandon,

qu’ils taillent donc les haies,

apprennent à savoir

contrôler les filets

pour la pêche. Qu’un homme

soit de nouveau un homme.

Que du blé soit du blé,

si on le destine à

Irkoutsk ou Haïfa.

Car la voix de la mort

est suffisamment triste ;

peu nous chaut le discours

de l’orateur funèbre,

nous trouverons tout seuls

le royaume de l’oubli.

Les diffuseurs de tracts

peuvent dormir leur soûl,

ils épargneront

beaucoup de travail

aux balayeurs.

Qu’on renonce aussi

à la salve

du peloton d’exécution.

Les meneurs peuvent employer

leurs colleurs d’affiches

à cirer les chaussures

et bêcher les parterres.

Que les maîtres eux-mêmes

rentrent à la maison,

mais nous laissent aller

au parc, au cinéma

et dans notre jardin.

Leur sourire au vinaigre

a déjà empoisonné trop

de jours. Il faut aussi

une bonne foi commencer la guérison,

dessécher la ciguë

dans le jardin des ministères,

élever un enfant

qui pour jouer

n’ait pas besoin de règlement.

Regarde les oiseaux ;

ils font leur nid dans les canons

jetés à la ferraille

et chantent au printemps.

Que désirons-nous donc ?

Dire bonjour,

regarder par-dessus

la clôture, échanger

contre une peau de chèvre

quelques pommes ; qui donc

pense alors au couteau ?

Mais ils ont usurpé

les fonctions des anges

et singent le destin.

 

Mon maître et chef, la question

n’est pas de savoir comment

tu as pu permettre cela,

la question est de savoir

quand tu vas le changer.

Car nous sommes impuissants.

Ce n’est qu’à la patience

que succombe la force.

La terre est engraissée

de victoire ; et pourtant

c’est la force qui règne.

Ainsi pour quoi des armes ?

Alors plutôt vieillir

pour voir la violence

perdre ses dents,

l’injustice avoir une attaque

et les dénonciateurs

marcher avec des béquilles.

 

Tel est mon souhait.

C’est pourquoi j’évite

l’accident et garde

les années pour moi.

Je peux aussi mourir,

(tout métier a ses risques) ;

pourtant vivre est meilleur.

Nous devrions être prudents ;

peut-être vaincre le pouvoir

ne signifie rien d’autre

que de reste en vie

le plus longtemps possible.

Rusé par amour : voilà

ce que je veux être. Aussi

je me riens au carrefour

et conduis l’aveugle.

Chacun a le droit de devenir vieux,

le piéton aussi.

Qui ne voit pas les feux,

je le lui crie ; car

ils brillent pour tous.

 

Mon maître et chef. Cette ronde

touche à sa fin. Le parc

resplendit, sa verdure

cache les plaies de la colère.

Déjà le loriot fait silence.

L’été rouille de l’intérieur.

D’abord dans le gosier des martinets,

puis au fond du calice des tulipes

et lentement

le rouge monte aussi

aux joues du vin.

Fais-nous également mûrir

dans l’éclat de cette lumière,

sans nous plaindre, prêter l’oreille

à la chute des marrons,

au départ de la grue,

prendre patience même

avec l’hiver.

Le but est le grand âge,

il n’aime pas les gens pressés ;

son sourire appartient

aux vieillards qui jubilent.

 

Prenez garde, jeune homme,

en traversant la chaussée.

 

Traduit de l’allemand par Raoul Bécousse

In, Wolfdietrich Schnurre : « Messages clandestins,

et nouveaux poèmes »

Editions Noah, 1986

Du même auteur :

Adoration /Anbetung (28/11/2014)

Chanson / Lied (28/11/2015)

Quand le monde frappe à ta porte /Klopfzeichen (28/11/2016)

Message clandestin / Kassiber (27/11/2017)

 

Ansprache des vorortpolizisten waehrend der morgenrunde

 

Du wohnst im Tau, im

Kleiberruf über den Gärten,

im Albtraum des Spitzels und

in der Stromschiene der S-Bahn.

Du hauchst den Nebel ins Tal,

den Russ auf die Zündkerze,

du singts unterm Pferdehuf und

mit dem Mund des Betrunknen.

Dein ist der Auftrag.

Das Geäder des Keimlings

zuckt im Takt deines Pulses.

 

Mein Herr und Chef, so klein

ich auch bin vorm Pult deiner Macht,

ich lege die Hand and die Mütze:

Guten Morgen. Ich gehe

die Frührunde jetzt, die Runde

der Katzen ; an Jasminhecken vorbei,

vorbei an einsam parkenden Autos,

zähle gedankenversunken

die Milchflecke auf dem Asphalt,

hab noch das Dröhnen der Kannen

im Kopf, kenne es auswendig, das

Plantschen der Milch, wie es dumpf

gegen die Wölbung sich aufbäumt,

sehe den Wächter die Lampen

der Baustelle löschen, rieche

den Bettler, der sich nun steif

von der Parkbank erhebt,

gähnt, sich am Ohr kratz und

wieder einnickt, stumm,

ein goldener Torso. All das

ist in mir, blieb mir, auch

wenn ich blind wäre, taub

wie moderndes Salz.

Lautlos durchrinnts

meine Adern, gespiegelt

von der Erfahrung des Blutes,

der so wenige trauen. Obwohl

das so ist und man

zufrieden sein könnte,

- denn der Tod

wartet ein Leben lang, oft

muss man ihn bitten –

erlaube ich mir,

mein Ich zu vergessen,

ein Hauch nur zu sein

auf der Harfe der Furcht :

 

Gib diesem Morgen dein Wesen.

Lasse deinen Atem hinwehen

über die Dächer, auf dass

deine Kinder nicht keuchen.

Fülle die Lungen der Sonne

mit Licht, lass sie uns leuchten,

lindern das Schattengeschwür

unserer Angst. Hebe die Hand;

sanft wie die Linde erblüht,

senke sie auf die Wolken

der Welt. Sie mögen als Reif

die Grasër erschrecken,

nicht meh runs Kopftuch

der Zeitungsfrau schwelen.

Aufgehen soll,

was gesät ist an Fleiss,

reifen die Hoffnung der Bienen

mit den Pollen des Windes,

mit der Süsse des Klees.

Aber die Hast,

jene tödliche, die

die Folter ersann,

die Blausäurekapsel,

sie solt erstarren

im Eis des Versuchsschachts,

schläfrig werden im Dunst

der Laboratorien, stumpf

im Staub der Kasernen.

 

Die Rache möge nicht gähnen ;

wählerisch sei sie.

Die ihr entkommen,

sollen heimgesucht bleiben

vom Terror der Träume.

Die Lauten aber,

die da so sicher sind, sie

sollen in Moosschuhen gehen,

Tauben aufsteigen lassen

vom Rand

verwilderter Schiessplätze,

Hecken beschneiden

und Kenntnisse im

Ueberprüfen von Angelgarnen

erlangen. Ein Mensch

werde wieder ein Mensch.

Weizen sei Weizen, ob er

für Irkutsk bestimmt ist

oder für Haifa.

Die Stimme des Todes

ist traurig genug; wir

brauchen die Ansprache

des Totredners nicht,

wir finden allein

ins Reich des Vergessens.

Die Flugblattverteiler

mögen sich ausschlafen

sie ersparen

den Strassenkehrern

viel Arbeit.

Auch auf die Salve

des Exekutionskommandos

lässt sich verzichten.

Die Anführer können

ihre Plakatkleber als

Schuhputzer verwenden

und beim Umgraben der Beete.

Sie selber, die Herren,

sie mögen sich nach Hause

begeben, uns aber

in den Park

gehen lassen, ins Kino

und auf die Parzelle.

Ihr Essiglächeln

hat schon zu viele Tage

vergiftet. Es muss auch einmal

die Heilung beginnen,

der Schierling im Garten

der Ministerien verdorren,

ein Kind aufwachsen, das

für sein Spiel

keine Vorschrift benötigt.

Siehe die Vögel;

sie nisten in den Kanonen,

die auf den Schrottplätzen stehen

und singen im Frühling.

Was wollen wir denn.

Guten Tag sagen,

über den Zaun sehen,

für eine Ziegenhaut

Aepfel erhalten; wer

denkt da ans Messer.

Sie aber massen sich an

die Aemter der Engel

und spielen Geschick.

 

Mein Herr und Chef, die Frage

ist nicht, wie du das zulassen

konntest, die Frage ist, wann

wirt du es ändern.

Denn wir sind machtlos.

Die Macht unterliegt

nur der Geduld.

Die Erde ist mit Siegen

gedüngt; und doch

herrscht die Macht.

Wofür also Waffen.

Dann Lieber alt werden,

zusehen, wie der Gewalt

die Zähne ausfallen, das

Unrecht der Schlag trifft

und die Denunzianten

an Krückstöcken gehen.

 

Dies ist mein Wunsch.

Deshalb vermeid ich

den Unfall und hebe

die Jahre mir auf. Ich

könnte auch sterben,

Gefahr wohnt in jedem Beruf ;

doch leben ist besser.

Wir sollten vorsichtig sein;

vielleicht heisst, die Macht

zu besiegen, nichts

als so lange wie möglich

am Leben zu bleiben.

Listig aus Liebe : dies

will ich sein. Deshalb

stehe ich an der Kreuzung

und geleite den Blinden.

Jeder hat ein Recht alt zu werden,

auch der Fussgänger. Wer

das Licht der Ampel nicht sieht,

dem ruf ich es zu ; es

leuchtet für alle.

 

Mein Herr und Chef. Diese Runde

nähert sich ihrem Ende. Der Park

leuchtet, sein Grün

verbirgt die Wunden des Zorns.

Schon schweigt der Pirol.

Der Sommer rostet von innen.

Zuerst in den Kehlen der Segler,

dann am Kelchgrund der Tulpen

und langsam

steigt das Rot auch

in die Wange des Weins.

Lasse auch uns reif werden im

Schein dieses Lichts, klaglos

dem Fall der Kastanie lauschen,

dem Aufbruch des Kranichs,

Geduld haben selbst

mit dem Winter.

Das Ziel ist das Alter,

es liebt den Eiligen nicht ;

sein Lächeln gehört

dem Froholocken der Greise.

 

Geben Sie acht, junger Mann

beim Ueberschreiten der Fahrbahn.

 

Kassiber und neue Gedichte,

Ullstein Buch, Berlin, 1979 et 1982

Poème précédent en allemand :

Nelly Sachs : « Vous mes morts... » / « Ihr meine Toten... » (16/09/2018)

Poème suivant en allemand :

Paul Celan : « Voix... / Stimmen... » (01/12/2018)