luis__644x362_1_

 

Le nom

 

 

Tranquille vienne ton pas

Sur la terre, où

Brille d’une ombre rouge

Ce hêtre, et proche

Avec son ombre d’or

Ce châtaignier, sous la caresse

De la lumière même. Passe

Cette heure avec toi-même

Seul à seul, comme si c’était

La dernière heure,

La première, peut-être

Seuil de mort ou de vie,

Tandis que l’après-midi tourne

Indicible douceur

Et beauté indicible.

Le monde vit avec son ciel ;

Toutes nouvelles sont les feuilles ;

Et les fleurs du pommier

Plus belles que neige, sans vent,

Tombent en abondance ;

L’herbe offre à l’amour

Le songe, et l’air

Qu’on respire est délice.

L’homme lui-même semble,

Toi immobile, entre les autres,

Un arbre de plus, un ami

Enfin en paix, la seule

Paix de toute la terre.

Recueille ton âme, et regarde ;

Peu regardent le monde.

La réalité que personne

Ne voit, attend, patiente,

Telle une jeune créature,

Un miroir en des yeux

Pleins d’amour. Pas un mot.

En cet instant toute

Expression humaine devient

Superflue ; seul un nom

Pensé, mais non pas dit

(Avril, avril), le cerne

En sa perfection et lui donne

L’Unique forme qui suffit.

 

Traduit de l’espagnol par Jacques Ancet

Jacques Ancet : « Luis Cernuda »

Editions Seghers (Poètes d’aujourd’hui), 1972