1137947_1_

 

Nord Nord-Ouest par Ouest

 

Quand il fera bien noir

au revenant décembre

quand se fera la féroce nuit

des grands poissons dormeurs

et sans paupières dans l’eau morne

et le temps sombré comme mortas

 

je parlerai de toi

qui es piéça chair de brouillard

erres parmi

quelques chevaux d’orage

des crématoires

et de l’oubli

 

 

 

Marchait oblique sous la pluie patiente

parlait plus gris d’à grand peine songer

si loin les fermes embourbées et les enfances

ténues, le lait tiède entre grive et hulotte,

toupets d’arbres, peupleraies

 

                         et chants d’oiseaux sans doute,

gazouillis adéquats , l’avril se répétant.

 

Or le sens est passé

                         qui saura quand ?

dans la douleur des pierres

 

marcherai patient sous la pluie oblique,

marcherai 

 

 

 

irait portant mémoire dans la nuit nécessaire

 

longeant la mer bossue et le chaos

verrai les trois hérons de l’aube

sans cris et sans angoisse voler

vers le très gris et la Grand Ile

 

Nu est le Nord

                   Nu le regard

                                      et nu le temple

 

chacun le sait et qu’à l’aurore le vent se fige

et la lumière fixe gisants

                                                       les amants pérégrins

exhibe des épaves et ce grand requin mort

 

halé sur le rivage

 

 

 

Et c’était vers la fin du monde

ces collines amères au-delà d’elles-mêmes

déjà : qui les gravit c’est pour chercher

d’un dernier regard la dernière Thulé

le peut-être pays où remourir

au-delà des mouvances des autrefois

des arbres ensablés racornis dans le sel

 

C’était au pied des plus pauvres collines

c’était remous et ressac et retour

et l’on guettait dans les crocs de la mer

les grands saumons inquiets vibrants

qui montaient au désert : de rien à rien,

on voulait vivre

 

 

 

de chardons à roseaux et de calcaire à tourbe

c’était changer de cimetière, pas plus,

n’était qu’ici les morts parlent la paix

et les roses sauvages, l’oubli et les jonchaies

 

ici ne s’entend plus

celui qui lamentait à Thèbes sous les murs

sa double vie sa double vue et sa mémoire

ou peut-être priait

cognant sa tête vieille à la ténèbre

et s’en allait à reculons vers l’enfin-disparaître

 

or le lac est si proche, est ciel à forme d’œuf,

rêve ses truites,

et le héron recoud les bords du miroir.

 

 

 

Et le vent dans cette aube qui fut,

le vent blanchi mâche nos mots,

est l’horizon qui nous étrangle

 

ce ni ciel ni mer ce là-bas

s’écroulera sur nous au premier hurlement des chiens

et il faudra penser que c’est justice

 

pourtant quelqu’un dira c’est le plein jour

et c’est l’été puisque de temps à autre,

de chair à feuilles, de la lumière passe

et que les bœufs sont à la plage ruminant leur varech

parmi des enfants pauvres qui regardent

 

on est au bord de la

(vie)                          peut-être

on est

au bord

 

 

 

Les passeurs entre les îles, et les meutes

qui croisent dans la hurlant nuit venue

c’était légende

 

plutôt suffit d’un renard lointain lugubre

d’un massacre de mouton dans la bruyère

 

et

     gît l’immense,

                                     le rien des âmes

qui te regarde

 

et la nuit restera pourtant

dans les siècles et les siècles restera

 

 

 

ou bien ces poissons blêmes à fond de barque,

oubliés : raies, vieilles, congres, chiens de mer,

dans le dernier désordre.

 

Le soleil là-dessus,

                          de l’autre côté du vent,

 

le soleil qui ne sait rien.

 

Et j’aurai été seul à voir, croyez-vous ?

Croyez-vous ?

 

 

 

Fossés et fondrières et les rares

parfums chèvrefeuille et  bruyère

la rime est mal venue et nous n’y sommes

pour rien ni pour personne ma pauvre

chair tenace dans l’égal arbitraire

sur cet inachevé qui tremble où tout

est solitaire et l’homme accidentel pousse

un tentacule opaque devant soi les bribes

d’un destin qui triche un déchet

de paroles

                  survit ce qui s’allège

le lièvre assis dans le ciel sans mémoire

et sans trace sa forme déjà froide

déjà reprise par ce lichen couleur

d’autunite et l’eau des mornes

millénaires qui n’enfanta que

cette tourbe

lointains sont les mondes oh femmes

à l’infinie blondeur la douceur

insongeable et les livres muets

il faut jouir sa mort et ne sais plus

qui vous appelle

 

EN DERNIER LIEU

 

l’à-pic de la falaise rouge et puis

le miroir et la peur le même et l’autre

le presque et le pas-même l’alpha

et l’eau mégalomane fariboles

du tout ou rien point de pari

à perdre la lumière qui doute

qui tombe en cendre et l’effaçable

le loin murmure des derniers rocs

 

UNDER BEN BULBEN

 

l’horizontal enchaînement des secondes

des siècles c’est égal comme le front

poli dans le cercueil comme

le front brut du calcaire les vagues

les distances la lumière déclive

et les troupeaux bénins. La tour vide

et la croix glosée pour le touriste

les piétinantes piétés n’y font rien

ni l’espace gravi qui contrefait

l’immense et tout reste à comprendre

les emblèmes du temps où les rois

frugivores radotaient dans les arbres

la harpe et le saumon de la sagesse

sur les monnaies de piètre aloi

those dying generations tous ces engendrements

la conquête d’un peu de soi les questions

à l’écho qui dit qu’il faut finir

et se coucher sous l’herbe domestique

la rage et le désir de Jane la gaieté

du dormeur sous l’étrange montagne

 

 

Fondus au noir

Editions Folle Avoine, 35137 Bédée,1996

Du même auteur :

« Une fois, / Les écluses s’ouvrirent… » (16/03/2015)

Des fins premières (25/08/2016)

« rouillés sont les vaisseaux friables… » (25/08/17)

Pour tenir lieu (25/08/2019)