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Tu marches vers la mort qui t’as épargné jusqu’ici afin que tu ailles, de ton

plein gré, vers elle. Tu marches sur toutes les morts qui furent les tiennes et

celles de ta race, sur les sens obscurs et les non-sens de tous ces morts.

     Et c’est moi qui te force à marcher ; moi qui sème tes pas.

     Et c’est moi qui pense, qui parle pour toi, qui cherche et qui cadence ;

     Car je suis écriture

     et toi blessure.

     T’ai-je trahi, Yukel ?

     Je t’ai sûrement trahi.

     Je n’ai retenu, entre terre et ciel, que la percée puérile de ta douleur. Tu es

l’un des épis du cri collectif que le soleil dore.

     J’ai donné ton nom et celui de Sarah à ce cri qui s’obstine,

     à ce cri qui a épousé son souffle  et qui est plus ancien que nous tous,

     à ce cri de toujours,

     plus ancien que la graine.

     Pardonne-moi Yukel. J’ai substitué mes périodes inspirées à la tienne. Tu es

la parole éteinte au milieu des mensonges de l’anecdote ; une parole comme un

astre englouti parmi les étoiles. Le soir, on ne verra que mes étoiles, que leur

chaud et merveilleux scintillement, mais juste le temps de ta courte disparition.

Revenu, c’est toi qui reprends, muet, la place.

     Comment aurais-tu pu t’exprimer, toi qui n’ouvres la bouche que pour

prolonger le cri, comment aurais-tu eu le désir et la patience d’expliquer ta

démarche,

     toi qui es sans désir ni patience ?

 

Le livre des questions

Editions Gallimard, 1963

Du même auteur : Je vous écrit d’un pays pesant (03/08/2017)