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     Prendre racine, prendre corps - prendre langue... Percevoir toute la ramure à

travers le réseau clandestin des racines – comme l’aveugle à qui les moindres

inflexions d’une voix révèlent ce qu’un regard exprime de plus secret, comme

un chasseur aux yeux bandés qui n’aurait nulle autre arme que son flair.

Trouver une langue, oui, ou plutôt retrouver celle qui sommeille, survivante, au

tréfonds de soi-même – la langue des racines. Voilà pour la langue ; voilà pour

les racines. Mais le corps ? que dire de ce corps ? (les entrailles me brûlent),

cette forge, ce monde, ce raccourci d’atomes (je meurs de soif), toute cette

machine composée d’os et de chair, telle qu’elle paraît en cadavre (j’étouffe, je

ne puis crier), ce tout, ce néant (on ne part pas), corps étranger, corps mutilé

(crevés les yeux ! coupée la langue !), dispersé, perdu, dissous, obscurci

(m’illumine mon ombre !), le recueillir, oui, l’élever , le porter doucement

jusqu’aux plus hautes branches, l’attacher à la cime du plus bel arbre (je suis,

j’existe : cela est certain ; mais combien de temps ?), ou plutôt l’enfouir : qu’il

s’abreuve sans hâte du lait noir des racines, qu’il boive longuement les paroles

de l’humus, qu’il s’imprègne du souffle des profondeurs, qu’il se gorge du

silence houleux des galaxies... au point de n’être plus lui-même que racine,

langue, souffle, silence. Oui, quoi qu’il advienne, demeurer à l’écoute, ouvrir

l’œil, oui : solidaire du sol, complice de l’espace. Percevoir à travers ce corps

l’arbre du clan dans sa totalité – le blason du destin. Voilà pour le corps. (Mais

moi, qui suis-je ?)

 

Quelque chose quelqu’un : poèmes 1966 - 1986

Editions de la différence, 1987

Du même auteur :

Murs sans fenêtres / Portes closes (25/07/2015)

Le survol du volcan (25/07/2016)

« Espaces… » (25/07/2017)