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Deux barques

 

 

L'orage qui s'attarde, le lit défait,

La fenêtre qui bat dans la chaleur

Et le sang dans sa fièvre : je reprends

La main proche à son rêve, la cheville

A son anneau de barque retenue

Contre un appontement, dans une écume,

Puis le regard, puis la bouche à l'absence

Et tout le brusque éveil dans l'été nocturne

Pour y porter l'orage et le finir.

- Où que tu sois quand je te prends obscure,

S'étant accru en nous ce bruit de mer.

Accepte d'être l'indifférence, que j'étreigne

A l'exemple de Dieu l'aveugle la matière

La plus déserte encore dans la nuit.

Accueille-moi intensément mais distraitement,

Fais que je n'aie pas de visage, pas de nom

Pour qu'étant le voleur je te donne plus

Et l'étranger l'exil, en toi, en moi

Se fasse l'origine... - Oh, je veux bien.

Toutefois, l'oubliant, je suis avec toi,

Desserres-tu mes doigts.

Formes-tu de mes paumes une coupe,

Je bois, prés de ta soif.

Puis laisse l'eau couler sur tous nos membres.



Eau qui fait que nous sommes, n'étant pas,

Eau qui prend au travers des corps arides

Pour une joie éparse dans l'énigme,

Pressentiment pourtant ! Te souviens-tu,

Nous allions par ces champs barrés de pierre.

Et soudain la citerne, et ces deux présences

Dans quel autre pays de l'été désert ?

Regarde comme ils se penchent, eux comme nous,

Est-ce nous qu'ils écoutent, dont ils parlent,

Souriant sous les feuilles du premier arbre

Dans leur lumière heureuse un peu voilée ?

Et ne dirait-on pas qu'une lueur

Autre, bouge dans cet accord de leurs visages

Et, riante, les mêle ? Vois, l'eau se trouble

Mais les formes en sont plus pures, consumées.

Quel est le vrai de ces deux mondes, peu importe.

Invente-moi, redouble-moi peut-être

Sur ces confins de fable déchirée.



J'écoute, je consens.

Puis j'écarte le bras qui s'est replié,

Me dérobant la face lumineuse.

Je la touche à la bouche avec mes lèvres,

En désordre, brisée, toute une mer.

Comme Dieu le soleil levant je suis voûté

Sur cette eau où fleurit notre ressemblance.

Je murmure : C'est donc ce que tu veux,

Puissance errante insatisfaite par les mondes,

Te ramasser, une vie, dans le vase

De terre nue de notre identité ?



Et c'est vrai qu'un instant tout est silence.

On dirait que le temps va faire halte

Comme s'il hésitait sur le chemin,

Regardant par-dessus l'épaule terrestre

Ce que nous ne pouvons ou ne voulons voir.

Le tonnerre ne roule plus dans le ciel calme,

L'ondée ne passe plus sur notre toit,

Le volet, qui heurtait à notre rêve,

Se tait courbé sur son âme de fer.

J'écoute, je ne sais quel bruit, puis je me lève

Et je cherche, dans l'ombre encore, où je retrouve

Le verre d'hier soir, à demi plein.

Je le prends, qui respire à notre souffle,

Je te fais le toucher de ta soif obscure,

Et quand je bois l'eau tiède où furent tes lèvres,

C'est comme si le temps cessait sur les miennes

Et que mes yeux s'ouvraient, à enfin le jour.

 

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Donne-moi ta main sans retour, eau incertaine

Que j'ai désempierrée jour après jour

Des rêves qui s'attardent dans la lumière

Et du mauvais désir de l'infini.

Que le bien de la source ne cesse pas

A l'instant où la source est retrouvée,

Que les lointains ne se séparent pas

Une nouvelle fois du proche, sous la faux

De l'eau non plus tarie mais sans saveur.

Donne-moi ta main et précède-moi dans l'été mortel

Avec ce bruit de lumière changée.

Dissipe-toi me dissipant dans la lumière.

 

Les images, les mondes, les impatiences.

Les désirs qui ne savent pas bien qu'ils dénouent,

La beauté mystérieuse au sein obscur.

Aux mains frangées pourtant d'une lumière,

Les rires, les rencontres sur des chemins,

 

El les appels, les dons, les consentements,

Les demandes sans fin, naître, insensé.

Les alliances éternelles et les hâtives,

Les promesses miraculeuses non tenues

Mais, tard, l'inespéré, soudain : que tout cela

La rose de l'eau qui passe le recueille

En se creusant ici, puis l'illumine

Au moyeu immobile de la roue.

 

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Paix, sur l'eau éclairée. On dirait qu'une barque

Passe, chargée de fruits : et qu'une vague

De suffisance, ou d'immobilité.

Soulève notre lieu et cette vie

Comme une barque à peine autre, liée encore.

Aie confiance, et laisse-toi prendre, épaule nue ?

Par l'onde qui s'élargit de l'été sans fin ?

Dors, c'est le plein été ; et une nuit

Par excès de lumière : et va se déchirer

Notre éternelle nuit ; va se pencher

Souriante sur nous l'Égyptienne.

Paix, sur le flot qui va. Le temps scintille.

On dirait que la barque s'est arrêtée.

On n'entend plus que se jeter, se désunir,

Contre le liane désert l'eau infinie.



Le feu, ses joies de sève déchirée.

La pluie, ou rien qu'un vent peut-être sur les tuiles.

Tu cherches ton manteau de l'autre année.

Tu prends les clefs, tu sors, une étoile brille.

 

Éloigne-toi

Dans les vignes, vers la montagne de Vachères.

A l'aube

Le ciel sera plus rapide.

 

Un cercle

Où tonne l'indifférence.

De la lumière

A la place de Dieu.

Presque du feu, vois-tu,

Dans le baquet de l'eau de la pluie nocturne.

 

 

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Dans le rêve, pourtant,

Dans l'autre feu obscur qui avait repris,

Une servante allait avec une lampe

Loin devant nous. La lumière était rouge

Et ruisselait

Dans les plis de la robe contre la jambe

Jusqu'à la neige.

 

Étoiles, répandues.

Le ciel, un lit défait, une naissance.

Et l'amandier, grossi

Après deux ans : le flot

Dans un bras plus obscur, du même fleuve.

 

 

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O amandier en fleurs,

Ma nuit sans fin.

Aie confiance, appuie-toi enfant

A cette foudre.

 

Branche d'ici, brûlée d'absence, bois

De tes fleurs d'un instant au ciel qui change.



Je suis sorti

Dans un autre univers. C'était

Avant le jour.

J'ai jeté du sel sur la neige.

 

Dans le leurre du seuil

Editions du Mercure de France, 1975

 

Du même auteur :

 « Que saisir sinon qui s’échappe… » (03/06/2014)

Théâtre (03/06/2015)

L’été de nuit (13/06/2016)

Le myrte (13/06/2017)