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Mes amis, mes montagnes

A Claude Sernet.

 

Je pose mon front dans le creux si doux de vos mains,

Montagnes,

Vous voici devant moi avec vos forêts indulgentes

Et les lambeaux des saisons qui pendent sur les branches

Et l’écriture minuscule des étoiles où les chemins se perdent

Et se retrouvent

Comme des graines ailées d’un arbre plein de nuages et d’oiseaux.

 

Je pourrai monter sur vos cimes

Et voir au loin ma vie posée comme un vol

Et les foules et les villes où le temps

Qui n’a pas encore trouvé de mots parle par le tic tac des montres

Et c’est ainsi qu’une oreille très fine

Pourrait entendre le langage imperceptible

Et celui que le vent mélange avec les feuilles

 

Montagnes

Je retourne repenti vers vous

 Je viens d’une ville pleine de suie

Je pensais à vous

Quand j’ouvris la fenêtre sordide

Qui ne donnait même pas vers une cour si petite fût-elle

Mais vers un couloir sombre.

 

Je pensais à vous

Montagnes :

Quelque part en Europe vos genoux se plient vers la mer

Et en Amérique quelque part les océans couvrent de dentelles

Vos jambes puissantes.

 

Ne vîntes-vous donc jamais visiter mon sommeil ?

Si dans le coquillage bruit de la mer

En mon âme c’était vous qui chantiez,

Montagnes

L’aube comme un grelot tombé en vos ravins

Le soir comme un troupeau silencieux et vaste

Vous-ai-je quittés ? Vous suis-je revenu ?

Et cette hâte vers la cabane au commencement si doux de l’orage

 

O ! Mes amis ?

Je vous savais autour de moi

Caresses protectrices arômes lointains d’un automne

Je vous savais défaits de toute atteinte terrestre

Et toi Mère qui suis d’un regard bienveillant le tremblement de ma

     main sur cette feuille

Et toi frère aventurier et ta dernière lettre jaunie vieille comme une

     main de mort avec son timbre de Casablanca

Et toi aussi ami poète et toi aussi ami peintre

Vous étiez autour de moi.

 

Nombreux nombreux sont mes amis morts

Ce n’est pas la peine de vous nommer

De vous montrer les belles affiches

Que le ciel a dépliées parmi les montagnes dans cette saison

La mort vous a enseigné

Une sagesse une beauté infinie

Et vous êtes enfin vous-mêmes.

 

Apprenez-moi l’amour

Apprenez-moi la bonté l’indulgence

Faites-moi comprendre le sens caché de toute chose

Je sais que lorsque j’aurai compris

Je serai au milieu de vous

Au milieu des océans

Au milieu des montagnes

Et le ciel tombé de mes yeux

Trainera dans les eaux comme une herbe très bleue.

 

Est-ce si difficile un tout petit miracle ?

Conseillez-moi guidez-moi amis morts

Où dois-je aller ? Quelle fenêtre ouvrir ?

Quels mots dire ? Regarder en avant ou en arrière ?

Que faire de cette âme que tous les destins appellent

De ce coeur qu’écartèle les quatre points cardinaux ?

 

Donnez-moi une grande affection

- Les vivants me l’ont refusée –

Et je ferai de belles chansons

Je vous parlerai des montagnes dont j’ai rêvé au début de ce poème

 

Prenez-moi avec amour avec bonté dans vos bras

Et j’aurai du courage

Je frapperai l’océan comme un tambour géant

Je mettrai les poissons à la place des mots

Reluisants silencieux

Les arbres les étoiles traverseront mes larmes

Donnez-moi une grande affection

Amis doux protecteurs invisibles

Vous entendez l’appel vous répondez au charme

Et vous voilà devant moi

Conseillers taciturnes bienveillants énormes

Montagnes.

 

La Joie est pour l’homme

Editions les Cahiers du Sud, 1936

Du même auteur :

Mon peuple fantôme (08/06/2015) 

Eloge du silence (08/06/2016) 

Fragments (08/06/2017)