sacre_1_dsc_0046_3_copie_1_

 

Presque rien à Sidi Slimane, le temps qui vient

 

 

Tu ne disais  rien. Je t’accueillais dans mon cœur à Sidi Slimane, dans le tien.

J’avais l’impression d’un endroit mal cousu à la campagne,

Le pas court et continuel des mules se mêle

A d’encombrants bruits de camions.

Le temps passe en mobylette. On reste à regarder

Les cadres d’entrée mal peints des magasins, l’hôtel Splendide

Se défait lentement d’un luxe ancien.

Les gens sont riches et les gens sont pauvres à Sidi Slimane, le soir

Les camions ramènent ceux qui sont allés travailler dans les champs ;

Tu m’avais raconté ton enfance, des jardins ; les oranges silencieuses.

Je cherche des mots pour comprendre, sans m’attendrir trop,

Comment se mêle du sourire en la banalité d’aller vers la mort

A Sidi Slimane comme ailleurs, en mon poème, en ton visage intense et

     fragile.

     On peut regarder la nuit c’est, comme entre l’Aubraye et les fermes d’un

village en Vendée, un même arrangement d’étoiles entre Douar Jdid et Sidi

Slimane. Quelqu’un me prend par la main ; mon père ou quelqu’un d’autre

aujourd’hui. La nuit fait que parler touche le mieux au monde, on dirait que

les mots vont dormir dans les arbres.

     Le même ancien roulement du Grand et du Petit Chariots. Jusqu’à

toujours.

     Le noir qui respire entre notre bouche et les feuillages permet que des

mots pour vivre soient possibles : le temps, Dieu l’obscur dans l’autre, ou

rien. La liberté.

Un bourg qui a son nom comme une jolie musique en quatre syllabes, Sidi

     Slimane

On l’entend mieux dans ses quartiers pauvres

Fraîcheur difficilement gagnée

A grands seaux d’eau versés par exemple sur un ciment nu

Les murs on les a peints jusqu’à leur mi-hauteur de couleurs presque acides

On est bien dans le bleu, le rose presque violet, qui sont comme un sourire

     dans beaucoup de blanc vide ;  dehors

La ruelle est très étroite jusqu’à l’espace en friche et désordre par lequel on

     passe

Pour aller jusqu’au vrai bourg, maisons qui se construisent (briques et

ciment) bâtiments pour les affaires, des magasins plus importants à Sidi

Slimane

A Sidi Slimane où le monde et les mots s’épuisent dans un presque peu mais

prenant bruit de musique.

Le douar Jdid à l’écart du bourg

La pauvreté le temps qui dure pareil qu’à d’autres endroits du monde. On

     oublie.

On va dans l’ombre et dans le blanc des murs et la couleur des portes basses

Jusqu’à une :

On est dans un piano rustique, on touche au ciel,

(La cuisine et des chambres, un chiotte, autour)

Quelqu’un vient d’en rincer le ciment à grande eau ;

Une cruche haute et l’échelle rentrée dans un coin, la télé dans un autre.

Je suis bien dans cet endroit simple et difficile ;

A l’écart de rien. Quelqu’un que je venais voir.

 

La pauvreté des mots. Le temps dans mon cœur.

 

La route a des bas-côtés très larges (terre mal séchée, crottin d’âne

Où peuvent se ranger les charrettes et les voitures

(Durant la nuit quelqu’un les garde).

Plus loin c’est bientôt la campagne on s’est arrêté sur de l’herbe

A côté d’une clôture et d’un champ d’orge. Un peu plus tard

On revient par cette route maintenant comme du silence, on voit

Des magasins frustes, des pneus devant une manière de garage,

La couleur du ciel je m’en souviens mal et de la misère des gens pas plus

Tu racontais toujours la même tragédie du monde en cet espace urbain mal

     dépris de la campagne,

En y mêlant ton sourire et soudain tes peurs. A Douar Jdid,

Le bonheur tout déchiré de malheur (j’ai pensé

A des guenilles familières dans les bottes sales de mon enfance)

 

Une fin d'après-midi à Marrakech,

Editions André Dimanche, Marseille, 1988

Du même auteur : Trois figures qui bougent un peu (19/03/2015)