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La Figue

Réponse à une enquête sur la poésie

 

J’avoue ne trop savoir

Je ne sais trop ce qu’est la poésie

Mais je prétends savoir

Mais assez bien ce que c’est qu’une figue.

Voilà entre beaucoup d’autres une façon d’être

J’ose le dire

Ayant fait ses preuves

Qui les fait encore quotidiennement

Et qui s’offre à l’esprit

Sans lui demander rien en échange

Qu’un minimum de considération

 

Mais nous plaçons ailleurs notre devoir

 

Symmaque

Grand païen de Rome

Se moquait de l’empire devenu chrétien :

Il est impossible

disait-il

Qu’un seul chemin

Mène à un système aussi sublime.

 

Il n’eut pas de postérité spirituelle

Mais devint le beau-père de Boëce

Auteur de La Consolation Philosophique

Puis tous deux furent mis à mort

Par l’empereur barbare Théodoric

en 525

 

Barbare et chrétien je suppose.

 

Ceci fait

Il fallut attendre plusieurs siècles

Pour qu’enfin l’on rebaisse les yeux

Et regarde à nouveau par terre

 

C’est alors qu’un beau jour

selon Du Cange :
Icelluy du Rut trouva un petit sachet

Où il y avait mitraille

Qui est appelée billon.

 

La belle affaire !

Eh bien, moi,

Pour ma part j’ai trouvé une figue

Qui sera l’un des éléments

De ma Consolidation matérialiste

 

Ce n’est pas qu’entre-temps

Plusieurs tentatives

N’aient été faites

En sens inverse

Dont les souvenirs ou vestiges

Sont touchants

 

Ainsi avez-vous pu comme moi rencontrer

dans la campagne

Au creux d’une région bocagère

Quelque église ou chapelle romane

Comme un fruit tombé

Bâtie sans beaucoup de façons,

L’herbe, le temps, l’oubli,

L’ont rendue extérieurement presque informe

Mais parfois le portail ouvert,

Luit au fond un autel scintillant.

 

Eh bien la moindre figue sèche

La pauvre gourde , à la fois rustique et baroque

certes ressemble fort à cela

Avec cette différence pourtant

Qu’elle me paraît beaucoup plus sainte encore

Ou si vous le préférez

Dans le même genre

Plus modeste

Et réussie à la fois

 

Et si je désespère bien sûr, d’en tous dire

Si mon esprit, avec joie,

La restitue à mon corps,

Ce ne sera pas sans avoir voulu lui rendre

au passage

le petit culte à ma façon qui lui revient

Ni plus ni moins intéressé qu’il ne faut

 

Voilà l’un des seuls fruits

qu’on le constate

Dont nous puissions sans faute tout manger

L’enveloppe, la pulpe, la graine

Ensemble

Concourant à notre délectation

 

Et peut-être bien parfois n’est-ce

qu’un grenier à tracasseries pour les dents

N’importe

Nous l’aimons comme notre tétine

une tétine

par chance

Qui serait devenue comestible

 

Et dont la principale singularité

à la fin du compte serait d’être

d’un caoutchouc desséché juste au point

qu’on puisse

en insistant incisivement un peu

Franchir la résistance

Ou plutôt non-résistance d’abord

Aux dents de son enveloppe

Pour

les lèvres déjà sucrées

Par la poudre d’érosion superficielle qu’elle offre

Se nourrir de l’autel scintillant en son intérieur

Qui la remplit toute

D’une pulpe de pourpre gratifiée de pépins

 

Ainsi de l’élasticité à l’esprit des paroles

Et de la poésie comme je l‘entends.

 

Pour finir

Je parlerai encore

De cette façon

Particulière au figuier

De sevrer son fruit de sa branche

- comme aussi nous

notre esprit de la lettre –

Et de la sorte de rudiment

dans notre bouche

Du petit bouton de sevrage

Irréductible

Qui en résulte

 

Bref ainsi en soit-il de ce texte

Dont j’avoue

M’être soucié, à peu près comme d’une figue

(Ce qui

On l’aura compris

N’est pas rien)

Et maintenant qu’il soit

Mais que ce soit

à vos yeux

un poème

à vos yeux un poème

ou que vous le recrachiez sur le bord de l’assiette

voilà certes, absolument compris

qui est égal

De cela, certes,

beaucoup moins.

 

(Les Fleurys, Juillet-Septembre 1958)

 

Oeuvres Complètes, Tome II

Editions Gallimard (La Pléiade), 2002

Du même auteur :

L’huître (06/05/2014) 

Le cageot (06/06/2015)

Le savon (06/06/2016)

La terre (05/06/2017)