Apollinaire_1_

 

Vitam impendere amori

 

 

L’amour est mort entre tes bras

Te souviens-tu de sa rencontre

Il est mort tu la referas

Il s’en revient à ta rencontre

 

 

Encore un printemps de passé

 

Je songe à ce qu’il eut de tendre

Adieu saison qui finissez

 

Vous nous reviendrez aussi tendre

 

 

 

 

Dans le crépuscule fané

Où plusieurs amours se bousculent

Ton souvenir gît enchaîné

Loin de nos ombres qui reculent

 

 

Ô mains qu’enchaîne la mémoire

Et brûlantes comme un bûcher

Où le dernier des phénix noire

Perfection vient se jucher

 

La chaîne s’use maille à maille

Ton souvenir riant de nous

S’enfuir l’entends-tu qui nous raille

Et je retombe à tes genoux

 

 

 

 

Tu n’as pas surpris mon secret

Déjà le cortège s’avance

Mais il nous reste le regret

De n’être pas de connivence

 

 

La rose flotte au fil de l’eau

Les masques ont passé par bandes

Il tremble en moi comme un grelot

Ce lourd secret que tu quémandes

 

 

 

 

Le soir tombe et dans le jardin

Elles racontent des histoires

À la nuit qui non sans dédain

Répand leurs chevelures noires

 

 

Petits enfants petits enfants

Vos ailes se sont envolées

Mais rose toi qui te défends

Perds tes odeurs inégalées

 

 

Car voici l’heure du larcin

De plumes de fleurs et de tresses

Cueillez le jet d’eau du bassin

Dont les roses sont les maîtresses

 

 

 

 

Tu descendais dans l’eau si claire

Je me noyais dans ton regard

Le soldat passe elle se penche

Se détourne et casse une branche

 

 

Tu flottes sur l’onde nocturne

La flamme est mon cœur renversé

Couleur de l’écaille du peigne

Que reflète l’eau qui te baigne

 

 

 

 

Ô ma jeunesse abandonnée

Comme une guirlande fanée

Voici que s’en vient la saison

Et des dédains et du soupçon

 

 

Le paysage est fait de toiles

Il coule un faux fleuve de sang

Et sous l’arbre fleuri d’étoiles

 

Un clown est l’unique passant

 

Un froid rayon poudroie et joue

Sur les décors et sur ta joue

Un coup de revolver un cri

Dans l’ombre un portrait a souri

 

 

La vitre du cadre est brisée

Un air qu’on ne peut définir

Hésite entre son et pensée

Entre avenir et souvenir

 

 

Ô ma jeunesse abandonnée

Comme une guirlande fanée

Voici que s’en vient la saison

Des regrets et de la raison

 

 

Vitam impendere mori

Editions du Mercure de France, 1917

Du même auteur :

Les colchiques (14/05/2014)

Le pont Mirabeau (14/05/2015)

A la Santé (14/05/2016) 

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