Joseph_Brodsky_1_

 

Tu galoperas dans le crépuscule

 

Tu galoperas dans le crépuscule par les collines froides, sans fin,

le long des bois de bouleaux qui fuient dans la nuit

                              vers les maisons triangulaires,

le long des ravins déserts, sur l’herbe gelée,

                              par les fonds sablonneux,

illuminé par la lune aveuglante.

Claquement des sabots sur les collines qui se figent, incomparable,

là-bas, le long des ravins profonds tu enroules ton fil,

dans les ténèbres le ruisseau s’écarte de ta route,

et ton ombre murmure en fuyant sur le dos des briques.

 

Il galope aussi sur l’herbe gelée et se fond dans la nuit,

surgit dans le lointain, illuminé par la lune, sur les collines,

sans fin, près des buissons noirs, le long des ravins déserts,

                                                  où l’air bat son visage,

il dialogue en lui-même et se dissout dans la forêt obscure,

le long des ravins déserts, près des buissons noirs,

                                                  et sa trace se perd.

Malgré ta hardiesse et la lumière qui s’enroule à tes jambes

tu ne pourras jamais rejoindre celui qui galope là-bas

dans les collines et que je veux connaître,

 

celui qui galope là-bas sous la brume froide,

tournant mon visage vers le roi des forêts,

                                                           je parle,

j’implore la nature au nom des maisons triangulaires,

mais qui donc galope là-bas, solitaire, illuminé par la reine des collines ?

La houle gothique des plaines de pins engloutit

l’écho, par les fenêtres ouvertes bat le piano

                                                       jaillit la lumière,

quelqu’un galope dans les collines, sous la lune, au ras

des cieux, sur l’herbe gelée, près des buissons noirs.

 

                                                       La forêt s’approche.

Entre les branches basses luit l’émeraude d’un cheval,

les jambes ployées près de la digue,

il se contemple dans l’eau noire,

puis se tourne vers toi et galope vers les collines de la nuit.

La vie n’est pas un cercle fermé de légendes,

c’est la fuite des collines, la croupe des juments éblouissantes

que nous chevauchons dans la nuit, loin de la lune, le long des clairières

assoupies pour galoper en rêve vers le sus impétueux.

J’implore la nature : des cavaliers passent dans les ténèbres

édifiant leurs univers brutal à ta ressemblance,

des digues et des feux éteints sur les terrains vagues,

jusqu’aux barrages et la foule muette des lanternes.

Tout revient et même dans le re rythme des ballades

chante un élan vague, un retour mélancolique.

Même si le créateur ne vit pas, ne dort pas sur ses icônes,

la forme d’un sabot apparaîtra dans la forêt des pins.

Toi, ma forêt, l’eau qui m’entoure et, comme un souffle,

s’infiltre en toi, te parle longuement à mots couverts,

toi qui t’écartes et dont les mains pèsent sur mon épaule,

toi qui gis dans la nuit, dur le dos, au milieu du ruisseau.

Reste, sans comprendre. Ce n’est pas la vie,

c’est une autre douleur qui pénètre en toi

et nul n’entend plus s’approcher le printemps,

les cimes de la nuit seules murmurent sans arrêt

                                        comme le pendule du sommeil.

 

Traduit du russe par Jean-Jacques Marie

In, Joseph Brodsky : « Collines et autres poèmes »

Editions du seuil, 1966

Du même auteur :

Définition de la poésie / Определение поэзии (29/04/2016)

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