Rabindranath_Tagore_1_

 

Frère, nul n’est éternel et rien ne dure. Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.

 

     D’autres que nous ont porté l’antique fardeau de la vie ; d’autres que nous ont fait le

long voyage.

     Un poète ne peut chanter toujours la même ancienne chanson.

     La fleur se fane et meurt ; mais celui qui la portait ne doit pas toujours pleurer sur

son sort.

     Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.

 

     Il faut un long silence pour tisser une harmonie parfaite.

     La vie s’évanouit au coucher du soleil pour s’anéantir dans les ombres dorées.

     L’amour doit quitter ses feux pour boire à la coupe de la douleur et renaître dans

le ciel des larmes.

     Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.

 

     Nous nous hâtons de cueillir nos fleurs de peur qu’elles ne soient saccagées par le

vent qui passe.

     Ravir un baiser, qui s’évanouirait dans l’attente, fait bouillir notre sang et briller nos

yeux.

     Notre vie est intense, nos désirs sont aiguisés car le temps sonne la cloche de la

séparation.

     Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.

 

     La beauté nous est douce, parce qu’elle danse au même rythme fuyant que notre vie.

     Le savoir nous est précieux parce que jamais nous ne pourrons atteindre à la science

suprême. Tout est fait et tout est achevé dans l’Eternité.

     Mais les fleurs terrestres de l’illusion sont gardées éternellement fraîches par la mort.

     Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.

 

Traduit de l’anglais par Henriette Mirabaud-Thorens

In, Rabindranath Tagore : « Le Jardinier d’amour »

Editions de la Nouvelle Revue Française, 1919

Du même auteur :

« Le même fleuve de vie… » (24/11/2014)

« Malgré le soir qui s’avance … » (23/04/2017)

« Poète, le soir approche ... » (23/04/2019)