KatzenelsonGesangBuch_1_

 

Aux cieux

 

A

C’est ainsi que cela commença, dès l’origine… Cieux, dites pourquoi, ô

     dîtes pourquoi ?

Pourquoi il nous échoit d’être ainsi humiliés sur l’immense terre ?

Terre sourde-muette et qui semblait fermer les yeux…. mais vous, cieux,

     pourtant vous avez-vu,

d’en haut vous avez regardé sans pour autant vous renverser !

 

B

Sans nuages vos portails bleus scintillaient, fallacieux comme toujours.

Vêtu de rouge le soleil, bourreau terrible, s’écartelait sur la croix de l’éternité,

et la lune, vieille putain, montait dans les nuits faire sa tournée, obscène

     clignement d’étoiles, étincellement de leurs yeux de souris.

 

C

Décampez ! Je ne veux pas vous regarder, ni vous voir, rien savoir de vous

     désormais,

ô cieux mensongers, ô cieux trompeurs si bas dans l’altitude, ah quelle colère

     me prend !

J’ai cru en vous jadis, je vous ai confié tristesse et joie, sourires et larmes,

vous ne valez pas mieux, disgracieux, que la laideur de cette terre dans

     l’ordure.

 

D

Ô cieux, j’ai cru en vous, je vous ai célébrés en chacun de mes chants.

Je vous aimais comme on aime une femme, en s’en allant elle a fondu

     comme l’écume,

Et le soleil en vous, dès ma prime jeunesse, le soleil dans le brasier de

     son couchant,

je le comparais à mon espérance : « Ainsi disparaît mon espoir, ainsi

     s’éteint mon rêve ! »

 

E

Allez-vous en ! Allez-vous en ! Vous nous avez trompés, trompés mon

     peuple et mon antique souche !

Vous nous avez trompés depuis toujours, vous avez trompé mes aïeux,

     vous avez trompé mes prophètes !

C’est vers vous qu’ils levaient les yeux, ils les allumaient à vos flammes,

Eux sur terre vos plus loyaux, eux qui rêvaient, eux qui voulaient que vous

     fussiez ici sur terre.

 

F

Pourquoi ne savez-vous plus, ne pouvez-vous plus nous reconnaître ? –

     aurions-nous tellement changé, nous serions-nous à tel point transformés ?

Nous sommes pourtant les mêmes, des juifs pareils à ceux d’antan – et bien

     meilleurs encore… ce n’est pas moi qui prétends m’égaler aux prophètes,

     et ce n’est pas moi qui le puis,

mais tous les juifs, ceux qui furent conduits à la mort, par millions les miens

     ensemble massacrés.

 

Traduit du yiddish par Charles Dobzynski

in, "Anthologie de la poésie yiddish, Le miroir d’un peuple"

Éditions Gallimard, 2000.

Du même auteur : « Déshabillez-vous… » (14/04/2017)