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Complainte des cheveux blancs

 

Sous les murs de Lo-yang, à l’Est, fleurs de pêcher, fleurs de prunier,

     Voltigent çà et là… et vont tomber chez qui ?

Il est à Lo-yang une fille au beau visage :

     Oisive, elle voit les fleurs tombées, et pousse un long soupir.

Cette année, les fleurs tombent, les beaux visages changent ;

     L’an prochain, qui vivra quand les fleurs s’ouvriront ?

Elle a vu des pins, des cyprès, réduits en bois de chauffage ;

     Elle a ouï dire aussi que des champs de mûriers se sont changés en mers.

A l’Est de la cité, nos anciens ne sont plus ;

     Et nous, à notre tour, nous affrontons le vent qui fait tomber les fleurs.

Tous les ans, d’année en année, semblables sont les fleurs ;

     D’année en année, tous les ans, différents sont les hommes.

C’est aux visages roses, en leur suprême éclat, que je m’adresse :

     Pitié pour le vieillard aux cheveux blancs, à demi-mort !

Les cheveux blancs de ce vieillard méritent bien votre pitié ;

     Il fut jadis un beau jeune homme au teint vermeil.

Quand, sous les arbres embaumés, les fils des ducs et les enfants princiers,

     Gracieux danseurs à la voix pure, passaient devant les fleurs tombées,

Terrasses et bassins des riches mandarins se tendaient de brocart et de soieries,

     Pavillons et salons des puissants généraux s’ornaient de dieux et de génies.

Un beau matin, malade, il s’est couché : les amis disparurent…

     Où sont donc les plaisirs des trois mois du printemps ?

Sourcils arqués, tels de souples antennes, durerez-vous longtemps ?

     En un moment, les cheveux gris s’embrouillent comme fils de soie…

Voyez-donc ce parterre où l’on chantait, où l’on dansait jadis :

On n’y entend au crépuscule que la tristesse des oiseaux.

 

Traduit du chinois par Tch’en Yen-hia

in, « Anthologie de la poésie chinoise classique »

Editions Gallimard (Poésie), 1962