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Nuits

 

Un soir devant la cheminée à Sain-Rémy-du-Val

Pour Hédi

 

craquements épars

décousus hérissés du bois

de loin en loin le tracé

rouge d’un tir les éclats

 

d’une langue oubliée ou qui sait

à l’état de tessons, bris de

bonds, de rumeurs et de vents

stellaires ou le simple

froissement de nos silences

 

prennent-ils feu aussi à un moment

ces flammes sont-elles comme une danse

qui cherche ses racines dans la nuit

vécues, senties au long d’une vie

 

dehors la nuit est blanche,

dans l’âtre, ardents et fragiles

battements de braises de nos vies –

 

des flocons de neige bougent

dans les blancs de nos livres

peut-être dans les mots

de temps à autre que l’on dit –

 

 

 

La brume de l’hiver enveloppe

le monde visible on ne voit   

ni griffes ni rouge rosée

sur la peau écorchée des corps

 

à peine un renflement des gris

duveteux rappelle la fureur

des dents et des nerfs au combat

et la très vieille douleur

où l’esprit creuse sans relâche

à la rencontre d’une eau vive –

 

 

 

mer retournée par les vents de l’aube

de fonds entrouverts sans mot sans amour

tant de douleur fouillée sous les blancs

de peaux et de pensées qu’abandonnent

les nuits de tourmente sur les rochers –

 

 

 

là ou se creuse la vague

retient son souffle la crête

ce qui tente à nouveau de naître

tenu fermement dans la griffe

de la peur sur elle-même fermée

et le frisson court de nervure

en nervure de soleil en ténèbres

poignées de couleurs dansées

jamais vues, que peint une musique

inconnue –

 

et toute l’encre de la vieille Chine

diluée, tremblée, bue par la brume

seul le trait continue de voler –

 

 

 

comme si la main d’un enfant

tenait ouvert l’espace

dessinant sans relâche

une éclosion d’envols

source vive d’oiseaux

que les yeux adultes égarent –

 

 

 

aux longs crépuscules d’été

les jeunes martinets empruntent

des courants subtils qui montent

vers de hauts-pays inconnus

où nul regard ne peut les suivre –

 

tu entends un dieu sous les voûtes

marcher dans l’herbe du jardin –

 

 

 

quoi résonne sous les arches du vol

qu’on ne peut entendre, ni voir ?

le désir, peut-être, d’y être uni –

 

comprendre vraiment ce qu’est être ici

nuage, martinet, homme ou caillou –

 

c’est ainsi dans les moments les plus simples

que le dire s’enracine en son vivre –

 

puisse la saveur du jour dans la gorge

portée par l’ouverture trouvée,

pour d’autres parmi les herbes renaître –

 

 

 

l’air nervuré de balancements

étendue sans racine où les mondes

sans fin se composent se dissolvent

 

duvet de neige dansant dans la nuit

battements dans l’oreille du cœur

d’une langue si proche d’être ici –

 

mémoire de neige sur la peau

flocons fondus d’images passées

nuit sans bord bordant le souvenir

 

nuées qui se serrent se dilatent

la paille jetée dans la lumière

pluviers dorés qui virent sous le vent

 

j’écoute encore ce que tirent un instant

l’oreille, la voix les doigts le cerveau

du fleuve en mouvement sans fin des choses

 

une eau qui charrie des mots friables

que de main en main, de bouche à oreille

brin de clarté et de deuil nous passons –

 

on parle très bas et les pas s’ébruitent

roule sans frein la braise d’une vie

rougeur d’un matin, d’une couche encore

 

 

 

dans les gorges sur les regs délabrés –

quelqu’un en moi écoute sans relâche

l’inaudible battement dans les choses –

 

 

 

dissonances, accords et silence…

le feu de ces grands ciels rouges du soir,

cherchant quand la braise se couvre de cendre

le geste et la parole pour celui qui passe –

 

 

 

on pense toucher le fond

mais la nuit n’a pas de fond

ni toit ni murs ni fenêtres –

 

(N’est-il pas vrai cependant que le peu

de clarté que l’esprit peut entrevoir

est nécessaire pour connaître l’obscur ?)

 

Et je me rappelle ces nuits lointaines

(qu’une fois de plus embrasait la guerre)

sous la fragile clarté d’une lampe

trois femmes et un homme

cherchant à recoudre des corps

que d’autre au-dehors sans relâche déchiraient –

 

 

 

par moment j’arrive à me faire

rocher de ma chute sans fin

un sol aveugle de l’abîme

jonché des fragments d’un savoir nocturne

symboles peut-être à lite au toucher,

musique en braille pour les doigts de l’âme –

 

 

 

travail infime d’un très lent savoir

dispersé par le flux d’une eau nocturne

où sans mémoire dérivent encore

cris et couleurs d’un marché d’Orient

odeurs de corps, d’épices et les bruits

portés par la houle de l’appel à la prière

          Allahou Akbar

 

l’esprit jette son encre dans le feu

encre brûlée, rompue, éclaboussée –

 

la nuit sans mot longtemps croît tout autour

 

une main quelque part au loin joue

avec un rayon tombé sur la table –

 

 

 

« Ô mère, ô nuit ma mère qui m’enfantas »

 

d’une infinie patience il te faut réapprendre

à aimer un feu comme naguère perdu au loin

t’arrêtant à la tombée du jour

quelque part dans l’inconnu d’un désert –

 

tu demandes rien que pouvoir toucher

par instants la chaleur d’un battement

léger sillage d’un oiseau

qui rompt le cercle du regard

 

tes yeux verront-ils la clarté encore ?

elle sourit au présent tout autour

tel l’Orient en toi du vol nocturne

des grands et des infimes migrateurs –

 

le jour revenu accueille les fruits

des forages nocturnes qui éclatent

dans la pièce nocturne de Schumann

qu’il demande de jouer simplement –

 

dans le pinceau de T’ang parti sans bruit

en septembre, encre instantanée

du clair jaillissement de vivre,

dans le noir presque bleu des nuits d’automne –

 

voici encore  ces cathédrales d’ailes

dans l’air du soir criblé de cris

légèreté de ce jeu ô combien précis

dans la trame sans bornes du mouvoir,

désir de dessiner l’air transparent

soudé au-dedans à un rien de braise –

 

peu à peu en elle-même sombre la mer

dans l’unique foulée d’un trait de pinceau

et j’écoute longuement dans le noir

le bruit de l’eau, ma seule pensée –

 

 

 

la légèreté à peine croyable

inespérée nous ouvre un instant

mais à quoi au juste ? on la sent

comme un air devenu soudain lisible

dans les mains retournées –

 

 

 

je sors dans la nuit

parmi de grands arbres

qui bougent les étoiles

et vais ne sais comment

dans le grondement sourd

de vagues qui se lèvent

personne ne sait où –

 

 

 

Eteins la parole

éteins la pensée

et va ! vole ! tombe !

sans haut ni bas

aspiré, foulé

dans les failles de l’air

entre courbures d’une mélodie

que personne ne joue –

 

 

 

 

à Fanchon et Jean-Pierre

Comme ce vent monte

prend force dans la nuit

surgi d’un grand silence

où l’esprit et le cœur

tout un monde nocturne

se désaltéraient

 

Puis d’un seul coup, tous ces corps immobiles

se sont mis à bouger comme jadis

à Bézetha quand l’ange venait

fouetter la source tarie dont l’eau

avait le pouvoir de guérir –

et les herbes, les arbres, la maison

l’homme qui cherchait à entendre le silence

sans gouvernail s’embarquent vers le large –

 

 

 

 

pudeur lumineuse des nuits de neige

les pieds de l’enfant s’enfoncent sans bruit

dans l’épaisseur du mystère de l’Un

qui embellit un moment nos regards –

 

et l’eau du baptême jaillit

des jardins nocturnes du corps

syllabes de vers décousus-

 

la main fouille longtemps

dans les chiffons de brume

la pensée retenue

dans la rougeur du soir

à présent disparue –

 

le jour murissant se fait chair

puis cendres blanches de paroles

………………………….

 

ces mots impénétrables laissés par la nuit

dans la crépitation d’un feu sur la mer –

la part qu’ils gardent du chuchotement des eaux

de la douceur peut-être du sein maternel –

ils abandonnent leur énigme sur les pierres,

je vois un cormoran remonter des fonds

un éclair de vie se débattant dans son bec –

 

 

 

 

toujours ces plis fins,  discrets, par temps calme

effleurent en fin de course le rivage

rumeur de sens que murmurent les eaux

si je pouvais faire entendre des sons

si justes et si simples –

 

 

 

 

toujours d’autres ténèbres et d’autres soleils

des corps s’accordent et se fouillent au couteau

se cousent et se décousent, guérissent parfois

se creusent encore pour entendre en pensée

les couleurs simples dans le noir épais –

 

dans le creux les plis du mouvant

pour accueillir ce qui toujours fut là

un rayon s’allume à une feuille

nudité sans corps et sans lieu –

 

 

 

J’accueille la nuit

même si l’épaisseur

de sa fourrure aujourd’hui

me cache le scintillement

d’une profondeur sans fond –

 

au large du sommeil perdu

j’écoute les purs propos de la mer

et la brûlure des battements

d’ailes décousues du cœur

- chuintement étrange

de la chouette effraie

 

 

 

Dieu comme l’air est doux au toucher

Comme la lumière est bonne à voir

Et comme elle m’enveloppe

Tendrement, impitoyablement

La nuit –

 

Non, non n’étanchez jamais la soif

de porter l’obscur vers plus de lumière

d’y voir, d’y toucher d’y entendre mieux,

laissez-moi ouverte à jamais la porte

où respirent ensemble dedans et dehors –

 

et qu’y-a-t-il de plus clair pour l’esprit

que de s’ouvrir sur l’inimaginable

 

que tout ce que j’ignore et le peu que

je comprends soient un et innombrable

 

que sans tous ces corps et herbes bougés

par la même montée de sèves

de vents de lueurs dans l’œil, dans la main

je n’aurai jamais rien pensé –

 

ni senti le jasmin dans la nuit.

 

 

 

désir d’être plus clairement la nuit

qui revêt ce corps presque rien –

note par-dessus le vide tenue

 

puis dissoute dans la lumière

 

 

 

Père,

 

tu t’es pendu une nuit de Noêl

quand se sont tus les chants

qui chantent qu’est né ce jour

l’enfant qui sauvera le monde –

 

Un je ne sais quel autre en toi

t’imitant à s’y méprendre

s’est emparé de tes forces

et mit fin à sa vie finie

 

lorsque les ténèbres eurent englouti

la dernière goutte de mémoire

le pain de l’aube se mit à rougir –

 

Bienvenue ô nuit

de terre et d’humaine ignorance

de la peur quand la pensée

erre en vain oublieuse de la source

éclairant elle-même et la nuit –

 

 

 

Dans la clarté dont il ne reste guère

que ces nuages cendre et rose

pensées peintes dans la nuit –

et tu ne sais où s’articulent

ces sombres et vivaces rivières –

 

en toi à présent le jardin d’où monte

en hiver dans une eau verte de feuilles

si claires de pensée, si proche

- telle « la rose sans pourquoi » -

des ténèbres qu’elle interroge –

 

 

 

parfois, on ne sait comment

une clarté mûrie dans la chair

d’une longue leçon de ténèbres

éclôt et l’esprit peut toucher un instant

 

ce que ni mots, ni musique, ni rien

ne peuvent imaginer, ni dire –

 

 

 

comme les mains infatigables à tuer, à supplier

comme le désir jusqu’au bout de guérir

comme la langue mimant l’inimaginable

comme le bleu respiré à même l’ouvert

comme la peur où nous retombons sans arrêt

 

come une cellule du corps qui s’affole

comme le glaneur de poubelles à l’aube de Manhattan

comme à deux heures du matin dans un lit d’hôpital

comme un couteau qui s’abat éclaire le noir

 

comme un homme qui cherche malgré tout

 

comme à midi au désert toute ombre brûlée –

 

 

 

Ma vie veux-tu laissons maintenant

tant de hâte aveugle à son néant aller

le souci de ces choses qui se comptent

ces chiffres auxquels on ajoute encore

calculs de systèmes, harmonies des sphères,

pour apprendre à vivre, à souffrir,

aimer être un visage du vivant –

 

 

 

Il marchait un matin d’hiver

dans les rues vides d’un dimanche à Paris –

vent froid, ciel gris,

l’air un peu hagard, égaré

de l’errant qui ne sait pas au juste où il va –

 

il avait pourtant un désir précis :

arriver par-delà le désespoir –

 

 

 

La lumière approche –

son ombre se projette au bord du noir –

 

lentement elle imbibe et traverse la trame

ce qui augmente ainsi, prend corps, n’est pas

quelque chose qui puisse être touché

c’est comme à certains moments la présence

inimaginable de l’infini

dans le corps, dans toute pensée, ou comme

l’affirmation si claire ce matin

dans l’appel du troglodyte : j’existe !

Une même pulsation dans les mondes –

 

Patmos et autres poèmes

Gallimard éditeur, 2001

Du même auteur :

La maison près de la mer, II (29/03/2016)

Patmos (29/03/2017)

 

La maison près de la mer, I (29/03/2019)