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Poèmes d’Api

 I

Terroir

 

A la suite d’un soleil d’hiver il va

Pressant le bétail sur la route froide et rouge

Les excitant de cette voix qu’elles entendent tous les jours

Il mène ses bêtes au-dessus de Cabra

 

La voix leur dit l’abri et la tiédeur

Elles meuglent leurs sabots font une musique frustre

Il les pousse devant lui avec une branche vive

Et leur front s’empanache de vapeur

 

Rustre serf du troupeau

Etends-toi devant le feu tout de ton long ce soir

Je saigne au bord de l’eau noire

Par mon rameau arraché

Dublin 1904

 

III

Une fleur donnée à ma fille

 

Frêle la rose blanche et frêles les mains de femme

Qui l’ont donnée

Consumée et plus pâle son âme

Que l’onde impalpable de la durée

 

Rose frêle et blonde et plus frêle que frêle

La fraîcheur étonnée

Que tu cèles dans la prunelle

Mon enfant bleu veinée

Trieste 1913

 

IV

Elle pleure sur Rahoon

 

Doucement il pleut sur Rahoon il pleut doucement

Là où git mon sombre amant

Triste sa voix qui m’appelle appelle tristement

Sous le gris de lune ascendant

 

Mon amour tu entends

Comme douce est sa voix et triste qui toujours supplie

Et toujours sans réponse et cette sombre pluie

Alors comme à présent

 

Sombres aussi nos cœurs et froids iront un jour

Gésir comme le triste sien ô mon amour

Sous le terreau noir et la blafarde ortie

Et les patenôtres de la pluie

Trieste 1913

 

V

Tutto è sciolto

 

Ciel sans oiseaux mer cendre une étoile en peine

Qui perce l’occident

Et d’une amour mon cœur incertaine et lointaine

Te souvenant

 

Clairs jeunes yeux et leur douceur front d’innocence

Et l’odeur des cheveux

Qui descendaient comme descend dans le silence

La cendre des cieux

 

Mais à quoi bon du leurre ingénu qui se rappelle

Te rendre chagrin

Quand l’amour dans un soupir cédé par elle

Etait si peu tien

Trieste 1914

 

VI

Sur la plage de Fontana

 

Le vent geint le gravier geint affolés

Grincent les pieux de la jetée

Une sénile mer compte un à un ses galets

Gluants de bave argentée

 

Contre le vent qui geint la mer plus cinglante

Je l’enveloppe chaudement

Et sent l’os fin de l’épaule frissonnante

Le bras d’adolescent

 

D’en haut sur nous une ténèbre de peur

Descend la peur nous tourne autour

Et si profond et sans relâche dans mon cœur

Ce mal d’amour

Trieste 1914

 

VII

Simples

O bella bionda,

Sei come l’onda !

 

De laiteuse rosée et bénigne lumière

La lune va ses rets de silence ourdissant

Dans le jardin où rien ne bouge qu’une enfant

Cueillant les simples herbes potagères

 

La lunaire rosée étoile sa crinière

La lunaire clarté baise son jeune front

Elle cueille et marmonne une chanson

Belle comme le jour et comme l’onde claire

 

Par grâce oreille veille à le sceller contre une

Aussi puérile ritournelle

Ménage cœur de te garder de celle

Qui cueille les simples de lune

Trieste 1915

 

X

Seul

 

Aux maillons de lune gris et or

La nuit est toute prise

Les feux des bords dans le lac qui dort

Trainent des cirres de cytise

 

L’astucieux roseau glisse

A la nuit un nom son nom

Et mon âme n’est que délice

Qu’humiliation

Zurich 1916

 

Traduit de l’anglais par Auguste Morel

In, Revue « Bifur, N° 3 »

Editions du Carrefour, 1929

 

I

Tilly

He travels after a winter sun,

Urging the cattle along a cold red road,

Calling to them, a voice they know,

He drives his beasts above Cabra.


The voice tells them home is warm.

They moo and make brute music with their hoofs.

He drives them with a flowering branch before him,

Smoke pluming their foreheads.

Boor, bond of the herd,

Tonight stretch full by the fire!

I bleed by the black stream

For my torn bough! 

 

III

A flower given to my daughter

 

Frail the white rose and frail are

Her hands that gave

Whose soul is sere and paler

Than time's wan wave.


Rosefrail and fair -- yet frailest

A wonder wild

In gentle eyes thou veilest,

My blueveined child. 

 

IV

She weeps over Rahoon

 

Rain on Rahoon falls softly, softly falling,

Where my dark lover lies.

Sad is his voice that calls me, sadly calling,

At grey moonrise.


Love, hear thou

How soft, how sad his voice is ever calling,

Ever unanswered, and the dark rain falling,

Then as now.


Dark too our hearts, O love, shall lie and cold

As his sad heart has lain

Under the moongrey nettles, the black mould

And muttering rain. 

 

V

Tutto è sciolto

 

A birdless heaven, seadusk, one lone star

Piercing the west,

As thou, fond heart, love's time, so faint, so far,

Rememberest. 


The clear young eyes' soft look, the candid brow,

The fragrant hair,

Falling as through the silence falleth now

Dusk of the air. 


Why then, remembering those shy

Sweet lures, repine

When the dear love she yielded with a sigh

Was all but thine

 

VI

On the beach at Fontana

 

Wind whines and whines the shingle,

The crazy pierstakes groan;

A senile sea numbers each single

Slimesilvered stone.


From whining wind and colder

Grey sea I wrap him warm

And touch his trembling fineboned shoulder

And boyish arm.


Around us fear, descending

Darkness of fear above

And in my heart how deep unending 

Ache of love! 

 

VII

Simples

O bella bionda,

Sei come l’onda 

 

 Of cool sweet dew and radiance mild

The moon a web of silence weaves

In the still garden where a child

Gathers the simple salad leaves.


A moondew stars her hanging hair

And moonlight kisses her young brow

And, gathering, she sings an air:

Fair as the wave is, fair, art thou!


Be mine, I pray, a waxen ear

To shield me from her childish croon

And mine a shielded heart for her

Who gathers simples of the moon. 

 

X

Alone

The noon's greygolden meshes make

All night a veil,

The shorelamps in the sleeping lake

Laburnum tendrils trail. 


The sly reeds whisper to the night

A name - her name-

And all my soul is a delight,

A swoon of shame. 

 

Pomes Penyeach

Shakespeare and Co, Editor,  Paris, 1927

Poème précédent en anglais :

Walt Whitman : Départ pour Paumanok / Starting from Paumanok (28/01/2018)

 

Poème suivant en anglais :

Jack Kerouac : 66ème chorus / 66th chorus (27/03/2018)