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La clé du feu

 

Terre équinoxiale et patrie du colibri,

de l'arbre à lait, de l'arbre à pain, toi ma patrie !

Dans les feuilles j'entends tes grillons, tes cigales,

le grincement rouillé de leurs machineries.

Je suis l'homme des aras et des perroquets...

Colomb m'a découvert dans l'île et embarqué

 avec sa cargaison de fruits et de trésors

 et ses oiseaux indiens destinés à l'Europe...

 
J'ai suivi Bolivar, ses mendiants héroïques,

par des pays d'étuve éternelle. Aux Tropiques,

 j'ai franchi les rafales grises de la Cordillère

 jusqu'au cercle majeur, l'Equateur, où s'étagent

les hautes capitales du roc et des nuages.

Au-dessus des rosées, des bruines et des eaux,

Moi, j'ai fondé une république d'oiseaux...  


Ma terre

peuplée de race d'humilité et d'orgueil !

Je te regarde, bananier, comme un père

qui distille le temps ; alambic du tropique,

tu transmues la clarté des journées en bananes,

en purs lingots de soleil, en cylindres de douceurs,

avec dans leurs tréfonds un vol doré d'abeilles,

quand de leurs peaux émanent

des parfums, leurs peaux pareilles

à la robe des tigres.

 

Adapté de l’espagnol par Bernard Lorraine

in, « Poètes du monde, choix et présentation de Jean Orizet »

Revue « Poésie 1 / Vagabondages, N°33, mars 2003 »