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Lorsque j’erre, songeur, au-delà du faubourg,

Au cimetière urbain je passe faire un tour :

Les grilles des enclos, colonnettes et dalles

Qui abritent les morts de notre capitale

Pourrissant l’un sur l’autre au milieu des marais,

Hôtes gloutons et froids d’un trop maigre banquet ;

Mausolées commerçants, monuments fonctionnaires,

Fantaisies à trois sous d’un sculpteur de misère,

Avec leurs inscriptions en prose ou mal rimées

Sur le rang et le cœur d’un mari bien-aimé ;

Larmes enamourées sur la mort d’un jocrisse,

Urnes de plâtre gris que le malfrat dévisse,

Et ces tombeaux glissants qui attendent encor,

Bâillant jusqu’au matin, qu’on leur offre leur corps, -

Et tout cela me navre et tout cela m’oppresse

Et me remplit le cœur d’une affreuse tristesse –

Au diable ! fuir et fuir !...

                                          Mais comme j’aime voir,

Quand l’automne rougoie et vient l’aube du soir,

Le simple cimetière où les morts d’un village

Peuvent, en majesté, sommeiller d’âge en âge.

Les monuments sans art ont l’espace qu’il faut ;

Aucun voleur, la nuit, ne trouble leur repos :

Le laboureur, passant, salue d’une prière,

Sous leur mousse jaunie ces tombes séculaires ;

Point d’obélisques, point de colonnes déchues,

Point de génies sans nez, de Grâces mal fichues –

Sur les graves tombeaux se dresse un large chêne

Où chuchote le vent…

15 août 1936

 

Traduit du russe par André Markowicz,

In, « Le soleil d’Alexandre. Le cercle de Pouchkine 1802 – 1841 »

Actes Sud, éditeur,2011

Du même auteur :

« L’astre du jour éteint sa flamme rougeoyante… » (13/03/2015)

Elégie (12/03/2016)

« Tel l’enfant animé d’un pouvoir enchanteur… » (03/03/2017)

« Tout mais ne pas devenir fou ... » (03/03/2019)

Conversation entre le libraire et le poète (03/03/2020)