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Chant XXII

 

Bleu, si bleu cet oeil du ciel

          derrière la vitre !

La vie en fleur entre mes cils.

 L’azur entier dans mes paupières.

Bleu, si bleu cet oeil du ciel

          derrière la vitre !


Mornes, si mornes ces quatre murs !

La mort imprègne terre et pierre

d’une sueur d'outre-planète...

Frais, si frais ces cris d’enfant

          dans l'alme enclos.


Mais qui l’entendra, claire innocence,

          ton chant trop pur,

          ta voix trop douce

dans le vacarme de la nuit !



La force aveugle de l’abîme

          tire de son fouet

Le son aigre de l’agonie !

La peau tendre de la douleur

saigne au baiser dur de la corde.



Les étoiles meurent sans un soupir

Quelle main levée à l’horizon

Va tendre aux lèvres des héros

L’offrande rouge de l’aurore !



Du sang je n’en ai point versé.

De la mort je n’en ai point semé.

Mes doigts sont clairs comme un printemps

Mon coeur est neuf comme une hostie.



Mais qui l’entendra, chaste Guerrier,

          ta voix trop pure,

          ton chant trop doux

Dans le croassement des ténèbres ?



Bleu, si bleu cet œil du ciel,

          derrière la grille !

 Frais, si frais ces cris d’enfant

          dans la pelouse

La vie en fleur entre mes cils.


L'azur entier dans mes paupières,

L'innocence entre les plis de l'âme…

 

12 juin 1947

Prison civile, Tananarive,

 

In, Léopold Sédar Senghor : « Anthologie de la nouvelle poésie nègre

et malgache de langue française »

Presses Universitaires de France, 1948

Du même auteur :

Lyre à sept cordes (02/02/2017)

 « La mer ! ... » (03/02/2018)