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A Philippe et Anne - Marie Jaccottet

 

Parfois je me réveille avec un goût d’écorce

en bouche, un goût qui vient de la montée des sèves.

Peut-être ai-je connu un grand bonheur là-haut

et dormi dans la cérémonie des branchages

quand se faisait l’accouplement des eaux du ciel

après l’hiver velu dans le tronc paternel.

Peut-être dans l’enfance ou sa vaine poursuite

peut-être en ce délaissement de la lumière

ai-je entendu cela qui me dit à voix basse :

n’espère plus. Tiens-toi ferme dans le silence.

Alors de rien, ainsi qu’un saut de truite à l’aube

je bondirai dans l’espérance, un bel instant.

Peut-être étant sorti du cercle de la lampe

dormeur, ai-je touché la trame de la nuit.

Peut-être ai-je entendu celle qui m’a guidé

depuis l’eau tendre et maternelle, par les fleuves

du temps griffu, vers le lieu où l’on doit se rendre,

disant : il ne faut plus vouloir. À quoi bon !

Être ou vouloir, telle est la question qui se pose.

Arrête enfin cette machine, si tu veux

entendre l’être et l’épouser aux très profondes

noces. Alors dans cette aire bien nettoyée

vide et sans rien que les beaux présents de la terre

les forêts deviendront la volonté de l’arbre.

 

Géologie (1950 – 1957)

Editions Gallimard, 1958